Un pari industriel pour desserrer l’étau des carburants

Au Niger, la question du carburant n’est pas abstraite. Elle touche les taxis de Niamey, les groupes électrogènes des commerces, les chantiers, les exploitations agricoles et les trajets entre capitale et régions. Dans un pays où l’énergie conditionne aussi bien la vie urbaine que l’activité rurale, chaque rupture d’approvisionnement se traduit vite par une hausse des coûts et par un ralentissement visible de l’économie quotidienne.

C’est dans ce contexte que Niamey a relancé, avec le groupe canadien Zimar, le projet d’une nouvelle raffinerie et d’un complexe pétrochimique à Dosso, dans le sud-ouest du Niger. Le montage annoncé repose sur un partenariat public-privé de type Build, Operate and Transfer, avec une capacité visée de 100 000 barils par jour et un investissement total estimé à 1,9 milliard de dollars. Le gouvernement a présenté ce schéma comme un levier pour transformer davantage de brut sur le sol nigérien et réduire la dépendance aux produits importés.

Dosso, pièce logistique d’une stratégie plus large

Le site de Dosso n’a pas été choisi au hasard. La région se trouve sur un axe de circulation majeur entre Niamey, le centre du pays et les corridors vers le Bénin. Elle peut donc accueillir, au-delà de la seule raffinerie, un ensemble industriel et logistique plus large. Les autorités nigériennes ont d’ailleurs évoqué, au fil des échanges, un projet intégré incluant des unités connexes, des besoins de transport et des infrastructures de soutien.

Ce dossier s’inscrit dans une trajectoire déjà ancienne. Le Niger produit du pétrole depuis le début des années 2010. Depuis janvier 2024, il exporte aussi du brut, après la mise en production de la phase II du champ d’Agadem et le lancement des expéditions vers l’extérieur. Les autorités pétrolières ont parlé d’environ 90 000 barils exportés par jour, en plus des 20 000 barils raffinés à Zinder, tandis qu’Africanews rappelait à la même période que la production totale pouvait atteindre 110 000 barils par jour.

Dans le même temps, le gouvernement a fait évoluer le projet de Dosso. Au départ présenté comme une raffinerie modulaire, il a été réorienté vers une raffinerie classique. Une mission officielle a aussi indiqué, en 2024, une capacité initiale de 30 000 barils par jour, extensible à 100 000. Cette séquence montre un point important : le Niger ne cherche plus seulement une solution rapide, mais une infrastructure plus lourde, capable de répondre à une demande intérieure en hausse et à des ambitions industrielles plus larges.

Ce que la nouvelle unité pourrait changer

Le cœur du problème reste la dépendance aux approvisionnements extérieurs. Le Niger ne dispose aujourd’hui que d’une seule raffinerie opérationnelle, la SORAZ, à Zinder, mise en service en janvier 2012 et donnée pour une capacité d’environ 20 000 barils par jour. Cette capacité reste étroite au regard des besoins du pays, surtout lorsque la demande augmente et que les flux de carburant venant du Nigeria se contractent.

Le recul des arrivages informels depuis le Nigeria a aggravé les tensions. Depuis la suppression des subventions sur les carburants à Abuja, le trafic transfrontalier de carburant a perdu son intérêt économique dans plusieurs zones frontalières. Des médias africains et internationaux ont montré que cette rupture a pesé sur les marchés nigériens, où une partie de la consommation reposait justement sur ces flux parallèles. Le Niger se retrouve donc à la croisée de deux changements : une ressource pétrolière domestique désormais exportée, et un marché intérieur encore vulnérable faute d’outils de raffinage suffisants.

La future raffinerie de Dosso est censée corriger ce déséquilibre. Elle pourrait fournir du carburant pour le transport routier, l’agriculture mécanisée, les engins de chantier et les groupes électrogènes, tout en alimentant un tissu industriel plus large via le complexe pétrochimique. C’est aussi une manière, pour l’État nigérien, de garder davantage de valeur ajoutée dans le pays au lieu de l’exporter sous forme de brut puis de réimporter des produits raffinés plus coûteux. Le raisonnement est classique dans l’industrie pétrolière, mais il prend au Niger une portée stratégique.

Reste la question du financement et des délais. L’accord annoncé donne trois ans pour la construction et treize ans pour l’exploitation, soit seize ans au total. Zimar a également été présentée comme ayant quelques mois pour boucler la mobilisation financière et finaliser l’ingénierie détaillée. Dans un projet de cette taille, le véritable enjeu ne se limite pas à la signature. Il tient à la crédibilité des financements, à l’exécution technique et à la stabilité du cadre réglementaire sur la durée.

Au-delà du Niger, un signal pour l’Afrique de l’Ouest

Cette opération dépasse le seul cadre nigérien. Elle parle à toute l’Afrique de l’Ouest, où plusieurs pays producteurs restent encore insuffisamment équipés pour transformer localement leur pétrole. Le Niger, membre de la CEDEAO puis désormais engagé dans une recomposition régionale plus complexe depuis le retrait annoncé du bloc par les autorités de transition, cherche ici à garder la main sur une chaîne de valeur stratégique malgré les tensions diplomatiques et les fragilités logistiques.

Le dossier de Dosso est donc un test. Test de souveraineté économique, parce qu’il s’agit de savoir si le Niger peut transformer son brut chez lui. Test de gouvernance, parce qu’un partenariat public-privé de seize ans exige de la transparence et de la continuité. Test régional, enfin, parce qu’une raffinerie de cette taille pourrait, à terme, approvisionner aussi des pays voisins si les chaînes d’acheminement suivent. Le chantier dira beaucoup de la capacité du Niger à convertir sa rente pétrolière en industrie réelle, au lieu de la laisser se dissoudre dans les importations et les pénuries.