Un enjeu de souveraineté numérique, pas seulement de débit
Pour un pays enclavé, la connectivité n’est jamais un simple sujet de télécoms. Elle touche à la circulation des données, au coût des services publics en ligne, à la compétitivité des entreprises et à la capacité de l’État à rester joignable quand une route tombe en panne. Au Burkina Faso, cette question prend une dimension stratégique, parce que l’accès à Internet dépend encore de corridors terrestres qui relient le pays à des stations d’atterrissement situées chez ses voisins côtiers.
Dans cette configuration, la diversification des voies d’accès n’est pas un luxe. C’est une mesure de résilience. Les coupures de câbles sous-marins de 2024 ont rappelé à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, dont le Burkina Faso, que la moindre rupture sur une infrastructure régionale peut provoquer des perturbations en chaîne. Pour les ménages, cela se traduit par des services instables. Pour les entreprises, par des ralentissements. Pour l’administration, par des plateformes qui deviennent difficiles à utiliser.
Ouagadougou cherche des routes numériques plus robustes
Les autorités burkinabè veulent désormais s’appuyer sur le Nigeria pour renforcer l’accès du pays à la connectivité internationale. L’idée est de diversifier les voies d’accès aux câbles sous-marins, au moment où Abuja pousse sa propre expansion de fibre avec le projet BRIDGE, un programme officiel qui vise au moins 90 000 kilomètres de fibre optique à l’échelle nigériane.
Le Burkina Faso n’avance pas seul sur ce terrain. Depuis plusieurs années, Ouagadougou multiplie les chantiers de transformation digitale. La Primature rappelle que la ministre Aminata Zerbo/Sabané supervise ce portefeuille, et les bilans officiels de 2025 et 2026 évoquent des progrès en matière de connectivité, d’hébergement de données et de services numériques. Le pays a aussi accueilli à Ouagadougou, en juillet 2026, le SIPEN-UEMOA, un rendez-vous régional dédié à l’économie numérique au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.
Le voisin nigérian n’est pas choisi au hasard. Le ministère fédéral en charge du numérique a annoncé en 2026 un renforcement massif de l’infrastructure nationale, avec un discours centré sur la fibre, les investissements structurants et la qualité de service. Dans cette logique, une interconnexion via le Niger ou le Bénin pourrait aussi ouvrir au Burkina Faso une voie complémentaire vers l’océan Atlantique, sans dépendre d’un seul corridor.
Pourquoi cette diversification compte pour les Burkinabè
Le sujet est concret. Au Burkina Faso, le coût d’accès reste élevé au regard du revenu moyen. Les données de l’Union internationale des télécommunications indiquent qu’en 2025, un panier mobile de 5 Go représentait 8,8 % du revenu national brut par habitant, tandis que l’Internet fixe atteignait 31,4 %. Le seuil d’abordabilité recommandé par l’UIT est de 2 %. Autrement dit, l’accès reste trop cher pour une grande partie des usagers.
Cette réalité pèse davantage sur les ménages urbains modestes, les étudiants, les travailleurs indépendants et les petites entreprises qui vivent du numérique. Elle freine aussi les usages productifs : commerce en ligne, services de paiement, travail à distance, vidéo, cloud et administration dématérialisée. Les autorités espèrent donc qu’une capacité internationale plus importante fera baisser les prix finaux. Cette attente est cohérente avec plusieurs travaux récents. La Banque mondiale estime qu’un doublement de la capacité des câbles sous-marins en Afrique subsaharienne peut entraîner une baisse de 7 à 13 % du prix du haut débit, tandis qu’une étude de la FERDI évoque un effet pouvant aller jusqu’à 14 à 21 % selon la technologie.
Le gain recherché n’est pas seulement tarifaire. Il est aussi technique. Plus de capacité signifie en général moins de congestion, de meilleurs débits et une meilleure continuité de service. C’est un point décisif dans un pays où l’administration, l’école, la santé et le paiement numérique dépendent de plus en plus d’une connexion stable. Le Burkina Faso a déjà obtenu un lien régional supplémentaire, selon la Banque mondiale, ce qui a amélioré la capacité disponible et les vitesses moyennes. La nouvelle piste nigériane vise donc surtout à ajouter de la redondance.
Un débat régional qui dépasse Ouagadougou
Cette séquence burkinabè s’inscrit dans une dynamique ouest-africaine plus large. Le Nigeria dispose de plusieurs câbles sous-marins, selon la cartographie sectorielle citée par Internet Society. Il est donc en position de devenir un hub de redistribution régionale. Pour les pays enclavés comme le Burkina Faso, le Niger ou le Mali, la question n’est plus seulement d’être connectés. Il faut aussi être connectés par plusieurs routes, avec des accords terrestres, réglementaires et commerciaux solides.
La portée continentale est claire. L’Union africaine a inscrit la transformation numérique dans sa stratégie 2020-2030. À cette échelle, le Burkina Faso illustre une bataille plus large : celle du passage d’une dépendance technique subie à une interconnexion négociée, au service des États, des opérateurs et des usagers. La suite dépendra de la capacité d’Ouagadougou et d’Abuja à traduire l’intention politique en accords concrets, avec des liaisons terrestres sécurisées, des capacités achetées à prix soutenable et des mécanismes de secours en cas de panne. C’est là que se joue, très concrètement, la promesse d’un Internet plus résilient pour les Burkinabè.