Un archipel qui cherche des appuis pour tenir son cap

À Praia, les priorités sont claires : sécuriser l’eau, stabiliser l’énergie et mieux relier les îles. Dans un pays insulaire où chaque rupture d’approvisionnement coûte cher aux ménages comme aux entreprises, la qualité des infrastructures pèse directement sur la croissance et sur la vie quotidienne. La nouvelle coopération annoncée avec la China Machinery Engineering Corporation s’inscrit dans cette logique très concrète.

Le Cap-Vert, État membre de la CEDEAO et siège d’une représentation régionale de l’organisation à Praia, cherche depuis plusieurs années à conjuguer ouverture internationale et besoins internes très précis. Le pays reste dépendant des importations d’énergie et d’une logistique inter-îles coûteuse, deux contraintes qu’il a lui-même placées au cœur de ses politiques publiques récentes.

Ce que prévoit l’accord avec CMEC

Le 11 août 2026, le gouvernement capverdien a conclu un protocole d’accord avec la CMEC pour encadrer une coopération dans l’énergie, l’eau, l’agriculture et l’aménagement territorial, notamment à São Vicente et dans les îles du Nord. Selon les éléments rendus publics par l’exécutif, la société chinoise doit apporter technologie, ingénierie, investissements et financement pour des projets de moyen et long terme.

Dans l’énergie, les pistes évoquées vont de la modernisation des centrales thermiques au stockage d’électricité, en passant par le renforcement des réseaux et des infrastructures pour les véhicules électriques. Cet axe arrive au moment où le Cap-Vert maintient son cap vers 70 % d’énergies renouvelables dans son mix d’ici 2031 et la décarbonation à l’horizon 2040. Ces objectifs figurent dans la trajectoire nationale de transition énergétique.

Le volet eau et agriculture est tout aussi stratégique. Le protocole vise le dessalement, la réutilisation des eaux usées, l’irrigation de précision et la gestion intelligente de la ressource, avec aussi la réhabilitation du barrage de Poilão. Pour un pays marqué par la vulnérabilité hydrique, l’enjeu n’est pas seulement technique : il touche la sécurité alimentaire, la facture des ménages et la stabilité des activités rurales.

Enfin, le texte évoque un corridor de développement autour de São Vicente, de la baie Sud, du littoral de Cabnave et des liaisons inter-îles. L’objectif affiché est de renforcer la logistique, les services maritimes, le tourisme et l’intégration économique entre îles, un point sensible dans un archipel où la connectivité détermine l’accès aux marchés et aux services publics.

Pourquoi cet accord arrive à ce moment-là

Le calendrier n’est pas neutre. La Banque mondiale estime que le PIB réel du Cap-Vert a progressé de 6,3 % en 2025, porté par le tourisme, tandis que le chômage est descendu à 6,2 %. Mais l’institution rappelle aussi qu’une croissance forte ne suffit pas si elle ne se transforme pas en emplois durables, diversifiés et moins dépendants des seuls services.

Cette lecture explique la prudence de l’exécutif. L’économie redémarre, mais la dépendance au tourisme et aux importations reste forte. Dans ce contexte, l’investissement dans l’eau et l’électricité n’est pas un luxe. C’est une condition de base pour soutenir l’agriculture, la transformation locale, le transport et les petites entreprises, qui absorbent une grande partie de l’emploi informel.

Le gouvernement a aussi un précédent récent à faire valoir. Dès 2025, Praia et Pékin avaient signé un accord de coopération économique et technique de 200 millions de yuans, soit environ 28,5 millions de dollars, puis annoncé en 2026 un nouveau paquet de coopération de 100 millions de yuans. La relation bilatérale s’est donc densifiée avant même ce protocole avec CMEC, au point d’être décrite par les autorités capverdiennes comme une coopération stratégique.

La Chine n’agit d’ailleurs pas sur un terrain vierge. Elle soutient déjà des actions de formation, des échanges techniques et des coopérations sectorielles au Cap-Vert, notamment dans la santé, l’éducation et la mobilité électrique. L’accord avec CMEC s’inscrit donc dans une relation déjà structurée, où l’aide ponctuelle laisse progressivement place à des projets d’infrastructure plus lourds et plus visibles.

Les enjeux pour le Cap-Vert et pour la région

Pour les autorités, l’intérêt est immédiat : gagner du temps, attirer des financements et accélérer des chantiers que le budget national ne peut pas toujours porter seul. Pour les habitants, le résultat attendu est plus simple à lire : moins de coupures, une eau plus accessible, des transports inter-îles plus fiables et, à terme, davantage d’emplois locaux dans la construction, la maintenance et les services liés aux projets.

Mais ces promesses devront être suivies de près. Les projets d’infrastructure peuvent créer un effet d’entraînement, à condition que les contenus locaux soient réels : sous-traitance capverdienne, transfert de compétences, maintenance financée, et transparence sur les conditions de financement. Sans cela, le pays risque de multiplier les équipements sans toujours renforcer sa capacité à les exploiter sur la durée. Cette lecture découle des priorités déjà soulignées par la Banque mondiale sur la qualité de la croissance et la résilience économique.

Le dossier dépasse enfin le seul cadre bilatéral. Dans la CEDEAO, le Cap-Vert garde une place particulière : archipel éloigné du continent, mais membre à part entière d’un espace ouest-africain en recomposition. Les projets de connectivité inter-îles et de corridors maritimes renvoient aussi à une question panafricaine plus large : comment relier des économies dispersées, insulaires ou enclavées, sans dépendre uniquement des grands axes extérieurs.

À court terme, le vrai test sera celui de l’exécution. Le protocole signé à Praia ouvre une fenêtre politique et financière. Reste à voir quels projets seront retenus, quel calendrier sera fixé et comment l’État capverdien arbitrera entre urgence sociale, transition énergétique et rééquilibrage territorial. Dans un archipel où la distance entre les îles est aussi un enjeu économique, ce sont ces détails qui diront si l’accord avec CMEC devient un levier concret ou seulement une annonce de plus.