Quand la science-fiction kényane change de taille

Le cinéma kényan n’avance pas seulement par des récits ancrés dans le réel. Il s’invite aussi dans les futurs possibles. Avec Memory of Princess Mumbi, un long métrage kényan entre dans la circulation des grands festivals européens, puis dans les salles françaises, à partir du 26 août 2026. Le film, situé dans un Kenya imaginaire de 2093, mêle faux documentaire, romance et science-fiction pour interroger la manière dont l’Afrique est regardée, racontée et vendue à l’écran.

Ce déplacement compte. Depuis Nairobi, le Kenya cherche depuis des années à renforcer sa place dans les industries créatives, notamment grâce à la Kenya Film Commission, qui dit vouloir soutenir le développement, la promotion et l’internationalisation du secteur. La côte kényane, de Mombasa à Lamu en passant par Malindi, reste l’un des décors les plus visibles du pays pour les tournages, avec ses paysages maritimes, son patrimoine swahili et ses infrastructures de repérage mises en avant par la Commission.

Un futur kényan présenté à Venise

Le film a été retenu dans la sélection 2025 des Giornate degli Autori, la section indépendante de la Mostra de Venise. Les documents officiels du festival le présentent comme une fable dystopique située en 2093, portée par le cinéaste kényan Damien Hauser et tournée entre Kenya et Suisse. La programmation publique de la Biennale mentionne également sa présence dans les projections de septembre 2025 à Venise.

Cette présence à Venise n’est pas anecdotique pour un pays souvent absent des grandes vitrines de la science-fiction mondiale. Elle place une œuvre kényane dans un espace où se négocient encore la visibilité, la légitimité critique et les futures ventes internationales. En France, la sortie est bien fixée au 26 août 2026 par le distributeur et par plusieurs plateformes de diffusion et d’information cinéma.

Le film, entre deuil intime et geste politique

L’histoire suit Kuve, jeune réalisateur envoyé dans le royaume d’Umata pour filmer les traces d’une guerre qui a balayé les technologies modernes et fait renaître d’anciens royaumes. Sur place, il découvre un territoire paisible, loin du désastre attendu, puis rencontre Mumbi, interprétée par Shandra Apondi, qui conteste son regard et l’oblige à remettre en cause son projet. Le dispositif transforme le récit en réflexion sur le désir de drame, sur l’image de l’Afrique exportée vers l’extérieur, et sur la place de l’intelligence artificielle dans la fabrication des images.

Damien Hauser a expliqué avoir voulu réaliser un film que l’IA n’aurait pas pu faire, tout en reconnaissant qu’il n’aurait pas pu tourner sans elle. Le tournage s’est appuyé sur une caméra, sur une équipe réduite où certains membres assumaient plusieurs fonctions, et sur des décors réels prolongés numériquement. Le procédé permet à un budget kényan d’atteindre une imagerie futuriste habituellement réservée à des moyens plus lourds.

Le film porte aussi une mémoire familiale. Hauser a déclaré avoir pensé à son frère Charles, mort à 14 ans dans un accident de moto, en revoyant des vidéos tournées avec lui. Le générique se referme sur une dédicace, signe qu’ici l’imaginaire technologique reste lié à une perte très concrète. Le projet n’est donc pas seulement formel. Il parle aussi du travail du deuil, de l’archive intime et de la manière dont le cinéma recompose des fragments de vie.

Ce que dit ce film du Kenya aujourd’hui

À 25 ans, le cinéaste est présenté comme un auteur né à Zurich en 2001 d’une mère kényane, actif depuis l’enfance et déjà auteur de plusieurs longs métrages. Ce parcours dit quelque chose de la circulation actuelle des talents kényans et de la diaspora : une création qui ne se laisse plus enfermer dans un seul lieu de production ni dans un seul marché. Le Kenya de ce film n’est pas un décor figé. C’est un espace de circulation, de fabrication et de réinvention.

Pour Nairobi, l’enjeu dépasse le seul prestige d’une sélection. Le pays cherche à consolider une économie culturelle capable de retenir davantage de valeur sur place, de former des techniciens et de faire exister ses propres récits au-delà des circuits de validation extérieurs. La visibilité de Memory of Princess Mumbi peut nourrir cet écosystème, surtout si elle ouvre la voie à d’autres projets kényans de genre, d’animation ou de science-fiction, encore trop rarement mis en avant à l’échelle internationale.

À l’échelle régionale, ce type de film rappelle que l’Afrique de l’Est ne produit pas seulement des actualités politiques ou sécuritaires. Elle produit aussi des imaginaires, des techniques et des industries créatives. Le Kenya, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, peut ainsi apparaître non seulement comme un pôle diplomatique et économique, mais aussi comme un espace de narration contemporaine capable de dialoguer avec les marchés mondiaux sans s’y dissoudre. La portée continentale du film tient là : montrer qu’un récit africain de futur peut naître au Kenya, passer par Venise et revenir vers le public local avec une ambition formelle assumée.

Reste une échéance à suivre : la sortie française du 26 août 2026, qui dira si cette proposition trouve un public au-delà du cercle des festivals. Pour le cinéma kényan, l’enjeu n’est pas seulement d’exister sur les écrans. Il est de durer, de se diversifier et de prouver qu’un film venu de Nairobi peut porter un imaginaire mondial sans renoncer à sa propre grammaire.