Quand les forêts reculent, l’outil de mesure devient aussi stratégique que l’arbre planté

Au Kenya, la bataille forestière ne se joue plus seulement au sol. Elle se joue aussi dans les données, les images et la capacité à vérifier ce qui pousse vraiment. C’est dans cette logique que le Kenya Forest Service et la Kenya Space Agency ont ouvert des discussions pour utiliser l’observation satellitaire dans le suivi du couvert forestier et des programmes de reboisement.

L’enjeu est concret pour Nairobi comme pour les comtés côtiers, où la pression sur les massifs forestiers pèse sur l’eau, les sols, l’agriculture et les moyens de subsistance. Dans le même temps, le pays reste tenu par une obligation constitutionnelle claire : maintenir au moins 10 % de couverture arborée sur son territoire. La loi et la politique publique ne manquent donc pas de repères ; ce qui manque souvent, c’est une mesure fine, régulière et crédible du terrain.

Une coopération nouvelle entre foresterie et spatial

Les échanges formels ont eu lieu à Nairobi le mercredi 12 août, entre le directeur du Kenya Forest Service, Alex Lemarkoko, et le directeur général de la Kenya Space Agency, Hillary Kipkosgei. Le cœur du projet est simple à énoncer, mais important à mettre en œuvre : croiser l’imagerie satellitaire, les outils géospatiaux et les données d’observation de la Terre pour suivre l’évolution des forêts nationales et évaluer les campagnes de plantation.

Cette orientation n’est pas un gadget technologique. La Kenya Space Agency a pour mandat de coordonner l’usage des technologies spatiales par les acteurs publics et de développer les capacités nationales dans ce domaine. De son côté, le Kenya Forest Service est chargé de conserver, développer et gérer durablement les ressources forestières du pays. La rencontre entre les deux institutions relie donc deux missions publiques qui, jusqu’ici, travaillaient surtout en parallèle.

Le choix est aussi politique au sens administratif du terme. Dans un pays où l’information forestière circule parfois avec retard, l’imagerie satellitaire permet de réduire l’écart entre l’annonce d’un programme et son effet réel sur le terrain. Elle peut aider à repérer les zones dégradées, suivre la reprise des plantations et distinguer les surfaces plantées des surfaces réellement vivantes. C’est une différence essentielle, car planter n’est pas encore restaurer.

Des chiffres élevés, mais un défi de crédibilité

Le sujet arrive dans un contexte lourd. Le Forest Status Report 2024 du Kenya Forest Service indique une perte annuelle moyenne de 84 716 hectares de forêt due à la déforestation, à laquelle s’ajoutent 14 934 hectares de forêts dégradées. Le même document chiffre les pertes économiques indirectes liées à la régulation de l’eau, à la protection des sols et à la production agricole à 3 % du PIB annuel, soit 534 milliards de shillings.

Ces données doivent être lues avec prudence, mais elles donnent l’échelle du problème. Le Kenya se situe encore sous le seuil de 10 % de couverture forestière fixé par sa Constitution, même si des évaluations nationales antérieures ont signalé des progrès sur la couverture arborée globale. Autrement dit, le pays avance sur la plantation, mais il reste vulnérable sur la conservation et la survie des jeunes plants.

La côte kényane illustre bien cette tension. Entre 2020 et 2025, les pertes forestières dans les forêts côtières ont doublé, avec 14 000 hectares perdus en 2025, contre une moyenne annuelle de 6 800 hectares entre 2015 et 2020, selon les chiffres cités dans le dossier. Ce type de variation rend le suivi satellitaire particulièrement utile, car il permet de comparer des zones, des périodes et des dynamiques avec plus de régularité que les seules inspections de terrain.

Jaza Miti : planter beaucoup, compter mieux

Le gouvernement kényan a lancé le programme Jaza Miti, qui vise 15 milliards d’arbres d’ici 2032. Des responsables publics affirment déjà que plus de 1,78 milliard d’arbres ont été plantés. Cet effort s’inscrit dans une stratégie plus large de restauration des paysages, déjà évoquée par la présidence kenyane, qui associe reboisement, protection des bassins versants et relance de la couverture végétale.

Mais le débat ne porte plus seulement sur le volume des plantations. Il porte sur la qualité du suivi. Sans données robustes, il est difficile de savoir combien de plants survivent au-delà des premières saisons sèches, quels comtés réussissent le mieux et où les pertes sont les plus fortes. C’est précisément là que la télédétection peut rendre un service public décisif : produire des preuves, plutôt que des annonces.

Cette question dépasse la seule foresterie. Au Kenya, la restauration des écosystèmes touche aussi l’eau, l’énergie et l’alimentation. Dans les zones rurales, une forêt qui tient protège les sources, limite l’érosion et amortit les chocs climatiques. Dans les villes, elle pèse sur la qualité de l’air et sur les coûts futurs d’adaptation. Le bénéfice d’un meilleur suivi ne sera donc pas seulement administratif ; il sera économique et social.

Une portée régionale pour l’Afrique de l’Est et au-delà

Le Kenya n’avance pas seul. Dans la région, les États d’Afrique de l’Est cherchent eux aussi à mieux articuler climat, sols, forêts et sécurité alimentaire. L’usage des satellites pour surveiller les paysages correspond à une évolution plus large du continent, où l’observation de la Terre devient un outil de souveraineté technique, de planification publique et de transparence. La Kenya Space Agency, créée comme agence publique nationale, entre précisément dans cette logique d’écosystème technologique africain.

À l’échelle continentale, cette initiative résonne avec les priorités de l’Union africaine sur l’adaptation climatique, la restauration des terres dégradées et la montée en puissance des capacités numériques africaines. Elle rappelle aussi qu’un programme de reboisement n’a de valeur durable que s’il est mesuré, vérifié et corrigé. Le prochain point de vigilance sera donc la traduction concrète de ces discussions : calendrier de mise en œuvre, méthode de contrôle, partage des données et articulation avec les collectivités locales, notamment dans les zones forestières les plus fragiles.