Un réseau électrique qui change de logique
En Zambie, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’électricité. Il faut surtout produire autrement, parce qu’un système presque entièrement adossé à l’hydroélectricité devient vulnérable dès que la pluie manque. La sécheresse de 2023-2024 a rappelé cette fragilité, en frappant les barrages et en prolongeant les délestages dans tout le pays.
Cette bascule s’inscrit dans une stratégie plus large portée par Lusaka. Le gouvernement zambien veut diversifier le mix électrique, faire monter le solaire, et mieux connecter les projets au réseau national et au Southern African Power Pool, la place régionale de l’électricité dans la zone SADC. Pour un pays enclavé, ces interconnexions comptent autant que les centrales elles-mêmes.
À Lunsemfwa, deux technologies se partagent le même site
Le fait marquant se situe à Kabwe, dans la province centrale. Lunsemfwa Hydro Power Company a mis en chantier une centrale solaire de 27 MWp, soit 20 MWac, adossée à son installation hydroélectrique existante. Le projet doit fonctionner comme une seule plateforme de production, avec un pilotage complémentaire entre le soleil et l’eau.
Le principe est simple. Quand l’ensoleillement est fort, le solaire prend une partie de la charge. Quand la demande varie ou que le soleil baisse, l’hydraulique conserve sa souplesse. Cette hybridation réduit la pression sur les retenues d’eau et améliore la stabilité du réseau, un point crucial dans un pays où les barrages restent la colonne vertébrale du système électrique.
Globeleq, qui a confirmé le 3 mars 2026 l’acquisition d’une participation de 51 % dans LHPC, présente ce site comme la première centrale hybride solaire-hydro du pays. L’entreprise précise que LHPC exploite deux centrales hydroélectriques d’une capacité combinée de 56 MW et que le chantier solaire a commencé en septembre 2025.
Le passage à l’hybridation ne tombe pas du ciel. Il intervient après une montée rapide du photovoltaïque dans le pays. Selon le ministère de l’Énergie, la capacité solaire installée est passée de 88 MW en 2021 à 841 MW en 2026. Cette progression accompagne l’objectif officiel d’atteindre 1 000 MW de solaire cette année-là.
Ce que cela change pour les Zambiens et pour le marché régional
Pour les ménages, les entreprises et les services publics, l’enjeu reste concret : moins de coupures, moins d’incertitude, moins de dépendance à une seule source de production. Pour les industriels, surtout dans les corridors miniers et logistiques, la fiabilité du courant compte autant que le prix du kilowattheure. Le solaire en journée, puis l’hydro en appui, offrent une marge de manœuvre que le système ne possédait pas assez lors des périodes de sécheresse.
Cette évolution a aussi une portée économique. Dans la zone SADC, l’électricité circule déjà à travers des échanges transfrontaliers et des contrats bilatéraux. Un actif hybride comme Lunsemfwa n’est donc pas seulement une centrale plus moderne. C’est aussi un outil mieux adapté aux échanges régionaux, parce qu’il produit une énergie plus régulière et plus prévisible pour le réseau interconnecté d’Afrique australe.
À Lusaka, un autre signal va dans le même sens. Globeleq a lancé en avril 2026 le projet Leopards Hill, combinant 250 MWp de solaire et 150 MW/600 MWh de stockage par batteries. Pris ensemble, ces investissements montrent que la transition énergétique zambienne ne repose plus seulement sur l’ajout de panneaux solaires. Elle cherche désormais à organiser leur complémentarité avec le réseau, le stockage et l’hydraulique.
Une étape locale, mais un signal continental
Le cas zambien intéresse bien au-delà de Kabwe. Dans plusieurs pays africains fortement dépendants de l’hydroélectricité, la variabilité climatique oblige à revoir les modèles anciens. La combinaison solaire-hydro, déjà discutée dans d’autres marchés du continent, devient ici une réponse pratique à la rareté de l’eau et à la montée de la demande. C’est une évolution technologique, mais aussi une adaptation institutionnelle et financière.
La suite dépendra de la vitesse d’exécution. Le chantier de Lunsemfwa doit encore entrer dans sa phase de pleine exploitation, tandis que plusieurs autres projets solaires doivent être mis en service entre 2026 et 2027. En Zambie, la vraie question n’est plus de savoir si le solaire a sa place. Elle est de savoir comment le pays l’articule durablement avec l’hydraulique, le stockage et les échanges régionaux pour bâtir un système plus robuste.