Une zone pétrolière stratégique sous pression

À Zawiya, l’économie libyenne se joue souvent en quelques heures. Un terminal, une raffinerie, une centrale électrique. Quand l’un de ces points faibles est touché, c’est toute la chaîne qui vacille, de l’approvisionnement intérieur jusqu’aux cargaisons destinées à l’exportation. Dans l’ouest de la Libye, cette fragilité n’est pas théorique : elle reste l’un des principaux obstacles à la stabilité du secteur pétrolier, pourtant vital pour les finances publiques du pays.

La scène prend place dans une Libye toujours traversée par des rapports de force rivaux. À l’ouest, le Gouvernement d’union nationale de Tripoli contrôle la capitale et s’appuie sur des alliés armés. À l’est, l’administration installée à Benghazi, adossée au camp du maréchal Khalifa Haftar, conserve une influence décisive sur une partie du territoire et sur plusieurs leviers sécuritaires. Cette fragmentation pèse directement sur les infrastructures énergétiques, qui restent à la fois une richesse nationale et une ligne de front politique.

Zawiya, maillon clé du brut et des carburants

Depuis dimanche 9 août, puis dans la nuit suivante, des attaques de drones ont visé plusieurs installations de Zawiya, selon les informations recoupées par la compagnie nationale et par la presse internationale. La compagnie nationale pétrolière a décrit des dégâts sur des équipements liés au stockage, au raffinage et à l’électricité, tandis que des incendies ont été signalés sur au moins un réservoir de carburant. Aucun décès n’a été rapporté dans les éléments consultés.

Le site n’est pas quelconque. Zawiya abrite la plus grande raffinerie du pays, un terminal d’exportation et des installations électriques associées. C’est aussi un point de passage majeur pour les flux de brut venus du sud-ouest, notamment du champ de Sharara. La compagnie nationale a déjà prévenu que de nouvelles attaques pourraient l’amener à déclarer la force majeure, c’est-à-dire à suspendre temporairement ses obligations contractuelles en raison d’un événement extérieur majeur.

Dans les heures qui ont suivi, la distribution de carburants a été partiellement réorganisée. La compagnie de logistique liée au groupe public a déplacé certaines opérations vers un dépôt de Tripoli, tout en affirmant que les livraisons aux stations-service continuaient et que les réserves restaient disponibles. Ce point est important : en Libye, le choc d’une attaque ne se mesure pas seulement en barils perdus. Il se lit aussi dans la circulation des carburants, la pression sur les dépôts urbains et la capacité de l’État à garder la main sur l’aval pétrolier.

Des investisseurs revenus, mais un risque qui ne disparaît pas

Cette séquence tombe au moment où Tripoli tente de rendre le secteur plus attractif. Le 21 juin 2026, la production de brut de la compagnie nationale a atteint 1 438 560 barils par jour, son plus haut niveau depuis 2013, selon la NOC. L’objectif affiché reste d’aller vers 1,5 million de barils par jour à court terme, puis 2 millions à l’horizon 2030. La Libye cherche ainsi à transformer une reprise technique en reprise durable.

Cette ambition s’appuie aussi sur un retour progressif des grands groupes internationaux. En juin, la NOC a signé des accords de partage de production avec Repsol, Türkiye Petrolleri, Eni, QatarEnergy et le groupe hongrois MOL, dans le cadre du premier cycle de licences depuis près de vingt ans. MOL a confirmé la signature d’un accord de partage de production avec ses partenaires, tandis que des dépêches Reuters ont précisé que ces contrats faisaient suite à la ronde d’octroi ouverte par la compagnie libyenne.

Autrement dit, les capitaux reviennent parce que le sous-sol reste prometteur, mais ils n’effacent pas le risque sécuritaire. C’est même l’inverse : plus le secteur progresse, plus sa vulnérabilité devient visible. Une raffinerie à l’arrêt, un terminal endommagé ou une centrale fragilisée ne menacent pas seulement les exportations. Ils touchent aussi l’accès au carburant, le fonctionnement des services publics et l’équilibre budgétaire d’un État dont les revenus restent très dépendants des hydrocarbures.

Ce que révèle la crise de Zawiya

Le cas de Zawiya illustre un paradoxe libyen bien connu. Le pays possède une base pétrolière importante, des réserves convoitées et des infrastructures stratégiques sur la Méditerranée. Mais il ne dispose pas encore d’un monopole durable de la force autour de ces actifs. Tant que des groupes armés, des rivalités locales ou des pressions politiques peuvent peser sur les sites énergétiques, la reprise du secteur restera exposée à des arrêts brusques, à des surcoûts de sécurité et à des arbitrages imposés par la contrainte.

La portée dépasse enfin la Libye elle-même. Pour l’Afrique du Nord, chaque perturbation à Zawiya rappelle la place de l’énergie dans les équilibres politiques régionaux. Pour l’Union africaine, le dossier montre aussi qu’une relance économique crédible passe par la sécurisation des actifs productifs, la consolidation des institutions et la réduction du pouvoir des acteurs armés sur les infrastructures stratégiques. La suite dépendra de la capacité des autorités de Tripoli à protéger l’ouest, mais aussi de leur aptitude à stabiliser les relations entre les centres de pouvoir du pays avant que les prochains investissements ne se heurtent, à nouveau, à la même faille.