Un financement qui dit quelque chose du moment tchadien

À N’Djamena, le débat n’est plus seulement de savoir comment extraire davantage de valeur du pétrole. Il porte aussi sur la façon de faire circuler les marchandises, de réduire les coûts de transport et de rapprocher le Tchad de ses voisins. Dans ce pays enclavé, le commerce dépend autant des routes, des douanes et des corridors régionaux que des barils de brut.

C’est dans ce contexte qu’une nouvelle enveloppe d’Afreximbank prend du sens. La banque panafricaine de financement du commerce a accordé au Tchad une facilité équivalente à 110 millions d’euros en monnaie locale, soit environ 127 millions de dollars. Le ministère tchadien des Finances a confirmé dès juin 2025 la signature d’un protocole de coopération avec l’institution, centré sur l’agropastoral, l’agriculture d’exportation, l’or, la navigabilité du lac Tchad et le raffinage du pétrole brut.

Un pays enclavé qui mise sur les corridors

Le Tchad appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, un espace où les frontières, les monnaies et les routes pèsent directement sur les coûts du commerce. Pour un État sans accès à la mer, chaque investissement dans un port sec, une route, un entrepôt ou un poste douanier change la donne. C’est aussi l’un des ressorts du plan national « Tchad Connexion 2030 », présenté comme une feuille de route pour la transformation économique du pays. Les Nations unies ont salué ce programme en novembre 2025, en soulignant sa focalisation sur les infrastructures, le capital humain et la croissance inclusive.

Le gouvernement tchadien a, depuis juin 2025, multiplié les signaux en faveur d’une économie moins dépendante des recettes pétrolières. En juillet 2025, le président Mahamat Idriss Déby Itno a annoncé l’exemption de visa pour les ressortissants africains, une mesure pensée pour fluidifier les déplacements et les affaires dans un pays qui partage ses frontières avec la Libye, le Soudan, la Centrafrique, le Cameroun, le Nigeria et le Niger. Cette orientation s’inscrit dans la logique de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui repose justement sur la circulation des biens, des services et des personnes.

Ce que finance réellement la facilité

Le prêt annoncé par Afreximbank n’est pas un financement abstrait. Il doit accompagner des projets déjà inscrits dans le budget national et liés aux infrastructures commerciales. Le ministre tchadien des Finances, Tahir Hamid Nguilin, a expliqué que ces ressources serviront à des projets jugés essentiels pour faciliter les échanges. L’enjeu est simple : un commerce plus fluide suppose des routes fiables, des points de passage mieux équipés et une logistique plus prévisible.

Ce financement intervient aussi après un protocole d’accord signé à Abuja, en marge de l’assemblée générale d’Afreximbank en juin 2025. Le cadre de coopération couvre plusieurs secteurs porteurs pour N’Djamena : l’agropastoral, l’agriculture d’exportation, l’or, la navigabilité du lac Tchad et le raffinage du pétrole brut. Autrement dit, la banque ne se limite pas à apporter de la liquidité. Elle accompagne une stratégie de diversification productive.

Cette diversification est devenue urgente. Selon la Banque mondiale, l’économie tchadienne devrait croître de 3,4 % en 2025, principalement grâce au secteur non pétrolier, tandis que le produit intérieur brut pétrolier reculerait légèrement. L’institution note aussi que les dépenses militaires ont augmenté en 2025 et que la pauvreté extrême reste très élevée. La Banque mondiale projette ensuite une croissance moyenne de 3,9 % sur 2026-2027, loin des ambitions affichées dans le plan national.

Des chiffres qui éclairent les priorités

Le commerce intra-africain du Tchad a atteint 312,5 milliards de francs CFA en 2025, soit environ 550 millions de dollars, principalement avec le Cameroun, le Nigeria et la Libye, selon les données de l’INSEED citées par la presse locale et reprises dans des analyses régionales. À l’échelle d’un pays vaste, enclavé et encore dépendant des recettes d’hydrocarbures, ce volume montre que les marges de progression existent d’abord dans le voisinage immédiat.

Le plan « Tchad Connexion 2030 » entend justement mobiliser jusqu’à 30 milliards de dollars autour de 268 projets et réformes. La Banque mondiale, de son côté, indique que sa nouvelle stratégie de partenariat avec le Tchad privilégie la création d’emplois privés, l’énergie, le capital humain et la sécurité alimentaire. Le message est cohérent : l’investissement public seul ne suffira pas, il faut aussi attirer le capital privé et sécuriser les circuits économiques.

Le Tchad n’est d’ailleurs pas isolé dans cette séquence. En juillet 2025, le FMI a approuvé un nouvel accord de 48 mois au titre de la facilité élargie de crédit, d’un montant de 625,3 millions de dollars, pour soutenir les réformes budgétaires, la gouvernance et le climat des affaires. Le pays additionne donc plusieurs leviers financiers, venus de bailleurs différents, pour desserrer l’étau budgétaire et financer sa transition économique.

Une portée régionale, au-delà de N’Djamena

Cette opération dépasse le seul cas tchadien. Elle parle de la manière dont les institutions africaines de financement peuvent soutenir les États enclavés, souvent pénalisés par le coût du transport et la lenteur des procédures. Elle dit aussi que l’intégration africaine reste concrète quand elle se traduit par des routes, des marchés transfrontaliers, des paiements en monnaies locales et des chaînes d’approvisionnement plus courtes. Afreximbank défend précisément ce type d’architecture financière, pensée pour le commerce intra-africain.

Dans le bassin du lac Tchad comme sur les corridors vers le Cameroun ou la Libye, l’enjeu est désormais de passer des annonces aux réalisations. La question sera moins celle du montant obtenu que celle de son absorption, de la qualité des projets et de leur impact sur les prix, l’emploi et les recettes hors pétrole. C’est là que se jouera, dans les prochains mois, la crédibilité de la stratégie tchadienne de diversification et sa portée pour l’Afrique centrale.