Quand la motorisation change de camp

Sur les bolongs du Sine Saloum et les bras d’eau de Casamance, la question n’est plus seulement de naviguer. Elle est aussi de savoir à quel prix, avec quel bruit, et pour quel impact sur les revenus comme sur l’environnement. Dans ces zones où la pirogue reste un outil de travail, de transport et parfois de tourisme, l’électrification commence à déplacer un vieux débat : comment moderniser sans casser l’économie locale ?

Le Sénégal, pays côtier d’Afrique de l’Ouest, s’appuie sur une longue culture des mobilités fluviales et maritimes. La pêche artisanale y repose sur un parc important de pirogues, estimé à 20 000 unités en activité, tandis que le pays a aussi engagé depuis plusieurs années une politique plus large de transition énergétique, avec un cadre institutionnel renforcé pour l’électricité et les renouvelables. Dans ce paysage, l’innovation ne se limite plus aux panneaux solaires sur les toits ou aux lampadaires publics : elle touche désormais l’eau, les moteurs et les usages quotidiens.

Un ingénieur revenu avec une autre idée de l’industrie

Raymond Sarr appartient à cette génération de cadres sénégalais formés hors du pays, puis revenus avec une expertise rare. Ingénieur de formation, passé par Toulouse et par des activités liées à l’aéronautique, il a quitté une trajectoire stable pour créer Jokosun Énergies, une entreprise fondée en 2018 et installée entre la France et le Sénégal. Son pari : mettre l’ingénierie au service d’usages concrets, au lieu de la cantonner à des secteurs éloignés du quotidien.

Ce retour n’a rien d’un geste symbolique. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de “diaspora qualifiée” qui choisit d’investir ses compétences sur le continent, là où les besoins sont immédiats et les marges de manœuvre encore ouvertes. Dans son cas, la transition s’est faite par étapes : solaire, pompage, solutions rurales, puis mobilité sur l’eau. Cette progression compte, car elle montre qu’une innovation africaine peut naître d’un ancrage local autant que d’un parcours international.

Le projet a aussi une dimension familiale et entrepreneuriale. Le retour au Sénégal s’est accompagné d’un changement de vie complet, avec une installation à La Somone, près de la lagune, et une entreprise qui s’est rapprochée des usages concrets des piroguiers. Ce n’est pas un laboratoire hors sol. C’est un travail de terrain, nourri par l’observation des pratiques et par les contraintes de navigation locales.

Le rétrofit, ou comment transformer sans tout remplacer

L’idée de Jokosun Énergies repose sur une logique simple : convertir des moteurs thermiques de pirogues en moteurs électriques. L’entreprise mise sur le rétrofit, c’est-à-dire la transformation d’un équipement existant plutôt que son remplacement complet. Cette approche réduit les coûts d’entrée, évite de jeter du matériel encore utile et permet de s’adapter aux réalités budgétaires des opérateurs de pêche et de tourisme.

Le système ne se limite pas au moteur. Il s’appuie sur des batteries, des stations de recharge et un modèle d’échange, pensé pour s’intégrer à des trajets courts et répétitifs. Selon les documents de l’Agence nationale pour les énergies renouvelables, le passage à l’électrique fait baisser les charges quotidiennes et peut éviter des dépenses de carburant évaluées autour de 15 000 FCFA par jour pour un usage thermique, même si ce montant varie selon les trajets et les zones d’exploitation. L’intérêt économique est donc immédiat, en particulier pour les petits opérateurs.

Sur le plan environnemental, le gain est tout aussi concret. Les moteurs électriques réduisent le bruit, diminuent les émissions locales et limitent la pollution liée aux hydrocarbures dans des milieux fragiles comme les estuaires, les mangroves et les lagunes. Dans des espaces où la pêche, le tourisme et la biodiversité cohabitent, cet effet compte. La tranquillité sonore devient aussi un argument de travail, notamment pour les activités de visite et d’observation de la nature.

Le projet est encore modeste à l’échelle nationale, mais il a déjà franchi une étape utile. Les pilotes menés en Casamance et dans le Sine Saloum ont permis de tester la faisabilité technique, et les documents disponibles évoquent une première phase avec une dizaine de pirogues électriques en exploitation, avant une montée en charge annoncée vers une vingtaine d’unités. Autrement dit, l’innovation n’est plus seulement une promesse ; elle commence à produire des usages.

Ce que cela dit du Sénégal, et au-delà

La portée du dossier dépasse largement l’histoire d’une jeune entreprise. Au Sénégal, l’enjeu touche la pêche artisanale, le tourisme fluvial, la réduction des coûts de fonctionnement et la souveraineté énergétique. Dans un pays où l’État multiplie les projets d’électrification, de solaire et de modernisation du secteur de l’énergie, la mobilité électrique sur l’eau ouvre une voie complémentaire, adaptée aux réalités des zones littorales et insulaires.

Il faut aussi regarder l’effet sur la chaîne de valeur. Pour les piroguiers, le passage à l’électrique peut améliorer la rentabilité, mais il suppose un accès fiable aux batteries, aux points de recharge et au service après-vente. Pour les artisans et techniciens locaux, en revanche, il crée de nouveaux métiers autour de l’assemblage, de la maintenance et de la gestion énergétique. Le changement ne se joue donc pas seulement sur l’eau ; il se joue aussi dans les ateliers, les ports, les débarcadères et les petites villes de l’intérieur.

À l’échelle ouest-africaine, le signal est important. Les corridors fluviaux et lagunaires existent dans plusieurs pays de la CEDEAO, mais ils sont encore peu traités dans les politiques de mobilité propre. Le Sénégal montre qu’une transition peut aussi partir du fleuve, de l’estuaire et de la pirogue, pas seulement de la voiture ou du bus. C’est une piste à suivre, car elle relie énergie, emploi, transport local et adaptation climatique dans un même mouvement.

Reste une question décisive : la montée en échelle. Les pilotes prouvent qu’une solution existe. La suite dépendra de la capacité à industrialiser, à financer et à diffuser le modèle sans le dénaturer. Dans un pays où la mer, les fleuves et les bolongs structurent encore une part importante de la vie économique, cette transition pourrait compter bien au-delà de la Casamance et du Sine Saloum.