Au Soudan, chaque corridor compte

Quand une guerre s’installe dans la durée, la bataille se joue aussi sur les routes. Au Soudan, l’accès humanitaire est devenu un enjeu aussi décisif que les lignes de front, parce qu’il conditionne l’arrivée de nourriture, de médicaments et l’évacuation des civils pris au piège. L’appel lancé à Rome ce dimanche 9 août s’inscrit dans cette réalité : demander des couloirs humanitaires, ce n’est pas un geste symbolique, c’est une réponse à une urgence de terrain.

Depuis avril 2023, le conflit oppose les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Il a fracturé le pays, déplacé des millions de personnes et provoqué l’une des plus graves crises humanitaires du continent. L’Organisation des Nations unies, l’Union africaine et la coalition dite « Quintet » — UA, IGAD, Ligue arabe, Union européenne et ONU — répètent depuis des mois le même message : protéger les civils, faire taire les armes et garantir un accès humanitaire sûr et sans entrave.

El Obeid, un point de bascule au Nord-Kordofan

Le nom cité par le souverain pontife n’est pas anodin. El Obeid, capitale de l’État du Nord-Kordofan, se trouve au cœur d’un couloir stratégique entre Khartoum, le Darfour et le centre du pays. Les Nations unies ont dit leur inquiétude face à l’escalade des combats autour de la ville, tandis que l’UNICEF a rapporté fin juillet qu’au moins 23 enfants avaient été tués et 25 autres blessés en deux mois dans la région, dans un contexte de frappes de drones et d’intensification des hostilités.

Le poids d’El Obeid tient aussi à sa fonction logistique. Quand la ville vacille, les marchés, les axes d’approvisionnement et les structures de santé des zones voisines sont immédiatement fragilisés. Le Programme alimentaire mondial a alerté sur le risque d’une nouvelle vague de violences et de déplacements massifs, en demandant un passage sûr pour les personnes qui cherchent à se mettre à l’abri. De son côté, l’Union africaine a appelé à cesser les hostilités et à garantir un accès humanitaire « sûr et sans entrave ».

Un appel du Vatican, mais aussi un signal politique

Le message prononcé à l’Angélus a insisté sur la protection des civils et sur l’ouverture de couloirs humanitaires. Ce type d’appel s’inscrit dans une ligne déjà suivie par le Vatican : le 11 mai, Léon XIV avait reçu à Rome le Premier ministre soudanais, Kamil El-Tayeb Idris Abdelhafiz, et les échanges avaient porté sur la crise du pays, la nécessité d’un cessez-le-feu et l’aide à apporter à la population. L’existence de ce précédent montre que le dossier soudanais reste suivi au plus haut niveau par le Saint-Siège.

Pour Khartoum comme pour Port-Soudan, l’enjeu dépasse la seule dimension humanitaire. Dans une guerre où chaque avancée militaire modifie l’équilibre politique, la question de l’accès aux populations devient un test de crédibilité pour les autorités comme pour les forces de fait sur le terrain. Les parties sont tenues, en droit international humanitaire, de protéger les civils et de laisser passer l’aide. Les appels de Rome, de l’ONU et de l’UA vont donc dans le même sens : rappeler des obligations que la guerre a trop souvent reléguées au second plan.

Khartoum, Port-Soudan et la question du contrôle de l’aide

Le Soudan n’est pas seulement un théâtre militaire. C’est aussi un espace où se disputent les routes, les ports, les frontières et les points de passage. L’ouverture prolongée du poste frontière d’Adre avec le Tchad, annoncée par l’ONU fin juin, a montré combien ces corridors sont vitaux pour l’acheminement des secours vers l’ouest du pays. L’ICRC, de son côté, a indiqué avoir lancé des vols directs Port-Soudan-Khartoum pour la première fois depuis le début de la guerre, preuve que la reprise des liaisons reste fragile mais possible.

Cette circulation de l’aide reste cependant sous pression. Les agences onusiennes signalent des contraintes d’accès, des problèmes de financement et une insécurité persistante. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires rappelle que la réponse humanitaire au Soudan reste très insuffisamment financée, tandis que l’UNICEF dit préparer des livraisons massives via Port-Soudan et des corridors transfrontaliers. En clair, les couloirs ne servent pas seulement à faire entrer des camions : ils permettent aussi de maintenir une présence minimale de l’État humanitaire là où l’État tout court s’est affaibli.

Ce que l’appel change, et ce qu’il ne change pas

Un appel pontifical ne fait pas taire les armes. En revanche, il élargit la pression morale et diplomatique sur les protagonistes et sur leurs soutiens extérieurs. Dans le dossier soudanais, cette pression compte, car la guerre est alimentée par des chaînes d’approvisionnement, des alliances régionales et une économie de conflit que plusieurs observateurs décrivent comme durable. L’Union africaine a d’ailleurs insisté sur la souveraineté du Soudan tout en demandant un processus politique inclusif, ce qui rappelle qu’aucune sortie de crise durable ne viendra uniquement de l’extérieur.

Pour la population, l’impact est concret. En ville, les familles cherchent des points d’eau, des marchés encore ouverts et des centres de santé qui fonctionnent. Dans les zones rurales, les déplacements sont souvent plus invisibles mais tout aussi destructeurs, avec des villages vidés, des récoltes perdues et des routes coupées. L’appel à des couloirs humanitaires vise précisément cette réalité fragmentée : permettre aux secours d’atteindre Khartoum, El Obeid, les localités du Kordofan et, au-delà, les zones les plus isolées du pays.

Un dossier soudanais qui reste continental

Le Soudan pèse au-delà de ses frontières. La crise alimente des déplacements vers le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie, et elle concerne directement l’IGAD, l’Union africaine et la Ligue arabe. La déclaration conjointe de juin sur le « political track » à Addis-Abeba montre que les médiations se multiplient, mais que la solution reste introuvable. Le prochain signal à surveiller sera la capacité des médiateurs à transformer les appels à l’aide en mécanismes concrets d’accès, puis en cessez-le-feu vérifiable.

Dans cette guerre, l’ouverture de couloirs humanitaires ne règle pas tout. Mais elle dit quelque chose d’essentiel : au Soudan, la protection des civils n’est pas un supplément humanitaire. C’est la condition minimale d’une sortie de crise crédible, à Khartoum comme à El Obeid, et un test pour la région tout entière.