À Cotonou, les réseaux sociaux du monde cherchent surtout à durer

À l’université d’Abomey-Calavi, la clôture du Forum social mondial a ressemblé à autre chose qu’un simple rendez-vous militant. Pendant quelques jours, des organisations venues d’Afrique, d’Europe, des Amériques et d’ailleurs ont surtout tenté de transformer une rencontre ponctuelle en alliances durables, dans un pays où Cotonou joue de plus en plus le rôle de carrefour civique et politique. Le Bénin, dont la capitale est Porto-Novo et la plus grande ville Cotonou, a accueilli cette 17e édition avec l’ambition affichée de replacer l’Afrique au centre des discussions sur la justice sociale, l’écologie politique, la migration et la fiscalité.

Le format lui-même dit beaucoup du moment. Le Forum social mondial n’est pas un sommet de chefs d’État. C’est un espace de circulation des idées, des campagnes et des pratiques, pensé pour mettre en contact des mouvements qui travaillent souvent chacun de leur côté. Cette édition béninoise a été annoncée comme la 17e du nom, avec des milliers de participants attendus, plus de 150 pays mobilisés et plus de 200 sessions thématiques, selon la plateforme officielle de l’événement.

Le Bénin dans son environnement ouest-africain

Le retour du Forum social mondial en Afrique n’a rien d’anodin. L’Ouest du continent reste une région traversée par des débats très concrets sur la mobilité, la souveraineté économique et la place des citoyens dans la décision publique. Le Bénin appartient à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui porte depuis 1979 un protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement. Dans le même temps, les États ouest-africains renforcent leurs dispositifs de contrôle aux frontières, sous la pression des flux migratoires, des trafics et des inquiétudes sécuritaires.

Cette tension entre ouverture régionale et durcissement pratique a donné un relief particulier aux ateliers consacrés aux migrations. Les travaux de l’ONU rappellent que la majorité des migrations africaines restent intra-africaines, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique australe. Autrement dit, les déplacements les plus fréquents se font d’abord à l’intérieur du continent, pas uniquement vers l’Europe.

Le choix de Cotonou s’inscrit aussi dans une séquence béninoise plus large. En 2026, le pays a accueilli des travaux continentaux sur la mobilité liée au climat, et l’Union africaine a tenu à Cotonou une consultation sur une stratégie continentale face aux déplacements induits par le changement climatique. Le message est clair : le Bénin n’est pas seulement un point d’accueil. Il devient un lieu où se discutent des normes africaines.

Migrations, climat, fiscalité : les sujets qui ont dominé les couloirs

La question migratoire a occupé une place centrale. Dans l’espace dédié aux organisations, des réseaux comme Migreurop et Alarme Phone Sahara ont défendu une idée simple : la liberté de circulation ne se limite pas au droit de traverser la Méditerranée, elle concerne aussi le droit de se déplacer sur le continent. Le débat a porté sur la criminalisation des personnes migrantes, les détentions arbitraires, les disparitions et l’externalisation du contrôle migratoire, c’est-à-dire le transfert du filtrage des frontières européennes vers des pays africains. Cette logique est régulièrement pointée par les institutions régionales et internationales qui travaillent sur la mobilité en Afrique de l’Ouest.

Le climat a aussi traversé les discussions, souvent à travers la mobilité forcée, les tensions rurales et les vulnérabilités urbaines. L’Union africaine insiste désormais sur le lien entre changement climatique, développement et migration, tandis que la Commission économique pour l’Afrique rappelle que le climat pèse sur les trajectoires de déplacement sur le continent. À Cotonou, ce cadrage a pris une dimension politique : parler de climat, ce n’est pas seulement parler d’environnement, c’est aussi parler d’accès à l’eau, aux terres, aux revenus et aux routes de départ.

Sur la fiscalité, l’enjeu était plus technique, mais tout aussi concret. Des participants ont défendu l’idée d’une taxation unitaire des multinationales, c’est-à-dire d’un impôt calculé sur l’activité réelle d’un groupe dans un pays, et non sur des filiales dispersées. Le sujet rejoint une actualité béninoise très actuelle : le pays a lancé en mars 2026 un programme d’appui sur l’impôt minimum mondial pour mieux suivre les grandes entreprises et mesurer l’effet des avantages fiscaux. De son côté, l’OCDE a publié en 2026 un examen du Bénin sur la transparence fiscale et l’échange de renseignements, signe que la question de la souveraineté fiscale reste très présente.

Une clôture sans grandes résolutions, mais pas sans effets

Le Forum social mondial ne produit pas de décisions contraignantes. C’est l’un de ses traits assumés. Il sert plutôt de lieu de mise en relation, de formulation de campagnes communes et de test de convergences. À Cotonou, la clôture a donc surtout donné à voir des mouvements qui cherchent à sortir de l’isolement. Le regroupement d’associations sur les migrations, la volonté d’installer un observatoire des centres d’expulsion hors d’Europe, ou encore l’idée de parler d’une seule voix sur la mobilité intra-africaine montrent que les organisations présentes veulent désormais passer de la discussion à la structuration.

Pour les Béninois, l’événement a aussi une portée domestique. Il montre qu’une ville comme Cotonou peut accueillir des forums transnationaux de grande ampleur sans se réduire à un rôle de simple plateforme logistique. Il met aussi en avant Abomey-Calavi comme espace universitaire et politique, au moment où la jeunesse urbaine africaine réclame davantage de place dans la fabrique des règles économiques et sociales. À l’échelle du pays, cela renforce l’image d’un État qui veut compter dans les débats panafricains sans attendre la validation d’acteurs extérieurs.

La portée continentale est peut-être là. Dans une Afrique de l’Ouest secouée par les recompositions sécuritaires, les débats sur la libre circulation, l’intégration régionale et la fiscalité des multinationales ne sont plus des sujets de spécialistes. Ils touchent directement les commerçants, les étudiants, les travailleurs mobiles, les familles transfrontalières et les collectivités locales. Le Forum de Cotonou a rappelé cette évidence : la souveraineté africaine ne se mesure pas seulement dans les discours institutionnels, mais dans la capacité des sociétés à s’organiser, à négocier ensemble et à construire des réponses communes aux contraintes du temps présent.