Former des compétences, pas seulement signer des protocoles

En Mauritanie, la question n’est pas seulement de savoir combien d’étudiants sortent de l’université. Elle est plus simple et plus rude : quels métiers les attendent ensuite, et dans quels secteurs le pays a vraiment besoin de compétences ? À Nouakchott, ce débat prend un relief particulier lorsque l’enseignement supérieur croise l’eau, les infrastructures et l’emploi des jeunes.

Le pays entre dans cette discussion avec une population très jeune. Le recensement général de 2023 montre que près de la moitié des Mauritaniens ont moins de 20 ans, et que la structure démographique reste marquée par une forte pression sur les services publics et le marché du travail. L’ANSADE indique aussi une population totale d’environ 4,9 millions d’habitants, concentrée pour une part croissante à Nouakchott.

Dans ce contexte, les échanges entre le ministre mauritanien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Yacoub Ould Moine, et l’ambassadeur de Chine, Tang Zhongdong, ne relèvent pas du protocole vide. Fin juillet 2025, la rencontre à Nouakchott a porté sur le renforcement de la coopération dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. La présence d’un responsable de l’université chinoise de Hohai a donné au dossier une dimension plus technique, centrée sur l’hydraulique, l’ingénierie et la gestion de l’eau.

La Chine avance ses pions sur un terrain stratégique

Hohai n’est pas une université généraliste de plus. L’établissement chinois se présente comme une référence dans le génie hydraulique, les ressources en eau et la coopération internationale. Son site officiel met en avant un réseau de partenariats avec des universités et institutions de nombreux pays, ainsi qu’une forte expérience dans les échanges académiques. Pour la Mauritanie, ce profil colle à un besoin concret : former davantage d’ingénieurs, de spécialistes de l’eau et de cadres capables d’accompagner les grands chantiers du pays.

Ce rapprochement s’inscrit aussi dans une relation bilatérale plus large. Pékin et Nouakchott ont renforcé leur coopération politique et économique ces dernières années, au point d’annoncer en 2024 un partenariat stratégique lors du sommet de Beijing du Forum sur la coopération Chine-Afrique. Les autorités chinoises rappellent par ailleurs que la coopération éducative existe déjà, notamment avec l’Université de Nouakchott et l’enseignement du chinois en Mauritanie.

Sur le terrain, la Chine est déjà présente dans les infrastructures mauritaniennes, des ports à Nouakchott jusqu’aux projets liés aux mines et au transport. L’Agence de promotion des investissements de Mauritanie souligne le rôle du port de Nouakchott et du corridor minier vers Nouadhibou dans l’économie nationale. Cette réalité explique pourquoi les autorités mauritaniennes regardent aussi la diplomatie académique comme un outil de souveraineté économique : former localement les profils que les grands projets exigent.

L’emploi des jeunes reste le vrai test

Les chiffres du marché du travail donnent la mesure de l’enjeu. Selon l’enquête trimestrielle publiée par l’ANSADE, le chômage des 14-35 ans a atteint 16,5 % en 2024. Quand on ajoute le sous-emploi et les actifs potentiels inactifs, la sous-utilisation de la main-d’œuvre monte à 34,6 %. L’écart reste net entre les femmes et les hommes, avec un chômage féminin plus élevé que le chômage masculin.

Autrement dit, la Mauritanie ne manque pas seulement d’emplois. Elle manque aussi d’emplois compatibles avec le niveau de formation, de débouchés techniques et de passerelles entre la salle de cours et le chantier. L’État a d’ailleurs inscrit ce sujet dans sa stratégie nationale de l’enseignement supérieur à l’horizon 2030, avec l’idée d’améliorer l’efficacité interne du système et de mieux l’aligner sur les besoins du pays.

Le dossier de l’eau illustre bien cette logique. En Mauritanie, l’accès à l’eau potable reste inégal, surtout dans les zones rurales, et plusieurs institutions internationales l’ont rappelé ces dernières années. UNICEF signale encore des disparités fortes entre villes et campagnes, tandis que la Banque africaine de développement accompagne des projets de résilience hydrique dans le cadre de la stratégie nationale de croissance et de prospérité partagée. Dans ce cadre, un partenariat académique centré sur l’hydraulique n’a rien d’anecdotique : il touche à la fois les services publics, l’agriculture, la santé et l’aménagement du territoire.

Le gouvernement a aussi engagé des projets plus concrets. En août 2025, un protocole a été annoncé avec Toyota Tsusho pour une usine de dessalement à Nouadhibou, annoncée à 50 000 m³ par jour et pensée avec des énergies renouvelables. Ce type d’infrastructure réclame des techniciens, des ingénieurs, des gestionnaires et des chercheurs capables de suivre les études, l’exploitation et la maintenance. C’est précisément là que les coopérations universitaires peuvent devenir utiles, à condition qu’elles débouchent sur des formations réelles, des stages et des contenus adaptés au terrain mauritanien.

Une portée mauritanienne, mais aussi ouest-africaine

À l’échelle régionale, le sujet dépasse la seule Mauritanie. Le pays n’est pas membre de la CEDEAO, mais il se trouve au contact du Sahel ouest-africain, des mobilités étudiantes et des besoins partagés en eau, en ingénierie et en emploi des jeunes. Dans cette zone, les universités deviennent de plus en plus des instruments de politique publique : elles doivent former, retenir et connecter les compétences.

Pour Nouakchott, la prochaine étape sera donc moins diplomatique que pratique. Il faudra voir si les discussions avec la Chine se traduisent par des bourses, des doubles diplômes, des laboratoires conjoints ou des filières prioritaires liées à l’hydraulique, au numérique et à l’ingénierie. Sans cela, l’annonce restera une photo de plus dans une relation déjà dense. Avec cela, elle pourrait devenir un levier discret mais utile pour un pays où la jeunesse est majoritaire et où chaque compétence compte.