Un boom qui change les comptes avant de changer la vie quotidienne

À Nouakchott, la vraie question n’est pas seulement de savoir si le gaz a commencé à sortir du sous-sol mauritanien. Elle est plus simple, et plus concrète : quand une nouvelle rente arrive, qui la capte d’abord, et par quels circuits passe-t-elle avant d’atteindre l’économie réelle ? En Mauritanie, l’année 2025 montre justement cet écart entre l’effet visible d’un grand projet et les transformations plus discrètes, mais souvent plus durables, du système financier.

Le pays n’est pas isolé dans cette séquence. Il avance dans une économie ouest-africaine où les matières premières comptent encore beaucoup, où les banques restent un maillon central de financement, et où l’intégration régionale demeure inégale depuis le départ de la Mauritanie de la CEDEAO. Dans ce contexte, le projet Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec le Sénégal, pèse autant par ses exportations que par les signaux qu’il envoie aux marchés, aux banques et aux autorités monétaires.

Le gaz démarre, mais la croissance ne s’emballe pas

Le premier élément marquant est simple : les exportations de gaz naturel liquéfié ont bien commencé. La première cargaison de GNL du projet Grand Tortue Ahmeyim a été chargée en avril 2025, après le démarrage de la production fin 2024. Le projet, mené au large de la Mauritanie et du Sénégal, est devenu l’un des symboles industriels les plus scrutés de la façade atlantique ouest-africaine.

Mais l’économie mauritanienne n’a pas basculé d’un coup dans un nouveau régime de croissance. Les estimations convergent vers un ralentissement en 2025 : autour de 4 % de croissance réelle, après environ 6,3 % à 5,2 % en 2024 selon les sources et les périmètres retenus. L’essentiel, ici, est ailleurs : un projet extractif de cette taille améliore les comptes extérieurs bien plus vite qu’il ne crée des emplois ou du pouvoir d’achat. Cette asymétrie est classique. Elle rappelle qu’une exportation nouvelle n’est pas, à elle seule, une politique industrielle.

Le bilan gazier reste pourtant significatif. Le rapport annuel de la Banque centrale de Mauritanie attribue 237 millions de dollars aux premières exportations issues de GTA en 2025. Cette somme est encore modeste au regard de l’ensemble du commerce extérieur, mais elle marque l’entrée du pays dans une phase où le gaz devient un flux de devises tangible et non plus une promesse d’investissement.

Dans le même temps, le gaz ne renverse pas encore la hiérarchie des recettes. Les exportations de 2025 ont atteint environ 4,3 milliards de dollars, et le gaz n’en représenterait qu’une part limitée. Le fer, l’or, le cuivre et la pêche restent des piliers plus lourds. C’est une précision utile pour comprendre la structure de l’économie mauritanienne : le nouveau venu s’ajoute au panier, mais ne le remplace pas encore.

Le vrai tournant se joue sur le marché des devises

L’amélioration la plus nette ne se lit pas dans les grues du port, mais dans les comptes extérieurs et le marché des changes. Selon la Banque centrale, les exportations ont progressé de 12,3 % en 2025, le déficit commercial est tombé à 23 millions de dollars contre 497 millions un an plus tôt, et le déficit du compte courant a reculé à 3,4 % du PIB. Les réserves de change ont aussi augmenté, pour atteindre environ 2,21 milliards de dollars à la fin de l’année. L’orientation générale est confirmée par l’évaluation du FMI, qui note une amélioration du solde extérieur et des réserves autour de 2,2 milliards de dollars au premier semestre 2026.

Cette détente vient du gaz, mais pas seulement du gaz. Elle reflète aussi les exportations minières, la pêche, le niveau des importations et l’environnement des prix mondiaux. Autrement dit, GTA a bien agi comme un accélérateur, sans être l’unique moteur. C’est une nuance importante pour juger l’ère gazière mauritanienne avec sérieux.

La mutation la plus structurante concerne toutefois la circulation des devises. Les transactions en dollars entre banques ont atteint 1,76 milliard de dollars, en hausse de 36 %. Les opérations en euros ont, elles, fortement augmenté. En parallèle, les interventions de la Banque centrale ont reculé à 465 millions de dollars. Le message est clair : le marché interbancaire prend de l’épaisseur, et les banques commerciales commencent à s’échanger des devises sans dépendre systématiquement de l’institut d’émission.

Cette évolution est loin d’être anecdotique. Quand les banques se fournissent davantage entre elles, le marché devient plus profond. Le taux de change reflète alors mieux l’offre et la demande. Pour une économie importatrice comme celle de la Mauritanie, cela peut réduire les tensions de liquidité en devises et limiter les à-coups dans le financement du commerce extérieur. En pratique, cela aide les entreprises importatrices, les opérateurs de pêche, les distributeurs de carburant et les acteurs des chaînes d’approvisionnement.

Des banques plus actives, mais un chantier encore ouvert

Le secteur bancaire profite de cette dynamique. Les actifs ont progressé, et le taux d’inclusion financière atteint désormais 55 %, contre 20,8 % en 2022 selon le tableau de bord de la Banque centrale. Ce bond reste à interpréter avec prudence, car il dépend aussi de la montée des paiements numériques et de l’élargissement des services financiers de base. Mais il confirme une tendance de fond : la modernisation financière avance, même si elle reste incomplète hors des grands centres urbains.

Pour la population, le bénéfice direct n’est pas immédiat. Une meilleure inclusion financière ne compense pas, à elle seule, la lenteur avec laquelle les recettes de l’énergie se diffusent vers les emplois, l’agriculture, l’élevage ou la transformation locale. Pour l’État, en revanche, la situation est plus favorable : des réserves plus solides, un déficit extérieur réduit et une inflation contenue donnent davantage de marge de manœuvre à la politique économique. La Banque africaine de développement relève d’ailleurs une inflation en baisse en 2025, autour de 1,6 % à l’échelle du rapport de la Banque centrale, avec un environnement globalement plus stable.

Le défi, désormais, est connu. Il faut convertir l’amélioration des comptes extérieurs en financement productif. Cela suppose des banques capables de prêter davantage aux petites et moyennes entreprises, à la pêche, à l’agro-industrie, aux services et aux filières de transformation. Sans ce relais, le gaz risque de rester un apport macroéconomique solide, mais socialement lointain. Avec lui, il peut devenir un levier de diversification dans un pays qui cherche encore l’équilibre entre rentes extractives et économie réelle.

À l’échelle régionale, la Mauritanie envoie ainsi un signal que l’Afrique de l’Ouest connaît bien : une ressource nouvelle ne suffit pas. Ce sont les institutions qui comptent. Banque centrale, banques commerciales, douanes, opérateurs portuaires, autorités fiscales et régulateurs du change déterminent la vitesse à laquelle une rente devient une capacité d’investissement. C’est là que se joue la portée du dossier mauritanien, bien au-delà du seul champ gazier de Grand Tortue Ahmeyim.