Un marché encore fragmenté, mais un enjeu devenu stratégique
En République démocratique du Congo, la question n’est plus seulement de savoir qui a un téléphone. Elle est de savoir où le réseau tient vraiment, et où il s’arrête encore aux portes des villes. Dans un pays vaste, traversé par des zones urbaines denses, des corridors miniers et de larges territoires ruraux, la connectivité reste un marqueur de développement aussi concret que l’électricité ou la route.
C’est dans ce contexte que les tours télécoms partagées prennent une place centrale. Elles permettent à plusieurs opérateurs de louer la même infrastructure au lieu de construire chacun la sienne. Le modèle réduit les coûts, accélère le déploiement et rend plus plausible une extension vers des zones moins rentables à court terme, notamment en dehors de Kinshasa et des grands centres urbains.
Le financement annoncé et ce qu’il change sur le terrain
Le 4 août, le fonds Emerging Africa & Asia Infrastructure Fund, ou EAAIF, a annoncé un prêt senior garanti de 32,8 millions de dollars à Eastcastle Infrastructure DRC. L’opération s’inscrit dans une facilité élargie de 179 millions de dollars destinée à refinancer l’engagement pris en 2023 et à accompagner l’extension du réseau de la filiale congolaise.
L’objectif affiché est très concret : construire 728 nouvelles tours télécoms passives. À terme, le parc actif d’Eastcastle doit passer de 1 072 à 1 800 sites. L’entreprise dit aussi vouloir implanter 70 % de ces nouvelles infrastructures dans des zones rurales et sous-connectées. Autrement dit, là où l’absence de pylônes partagés freine encore l’arrivée ou la densification des opérateurs mobiles.
Le financement ne concerne pas seulement les mâts. Il doit aussi aider à installer des panneaux solaires et à moderniser les sites avec des batteries au lithium. L’enjeu est double : sécuriser l’alimentation des antennes dans un pays où le réseau électrique reste irrégulier, et réduire la dépendance au diesel, coûteux et vulnérable aux ruptures d’approvisionnement.
Le message du secteur privé est clair. Peter Lewis, cofondateur et directeur d’Eastcastle Infrastructure Ltd, a salué cette collaboration avec EAAIF pour développer le réseau de tours tout en s’attaquant à un goulot d’étranglement majeur de la RDC. Cette logique de partenariat financier n’est pas nouvelle : en juin 2023, IFC avait déjà annoncé un prêt de 60 millions de dollars à Eastcastle, complété par 34 millions de dollars apportés par Standard Bank South Africa, afin d’aider le groupe à dépasser les 1 000 tours dans le pays.
Pourquoi la RDC reste sous-connectée malgré la demande
Les derniers chiffres de l’ARPTC, le régulateur congolais des postes et télécommunications, montrent un marché en mouvement, mais encore loin d’une couverture homogène. Au quatrième trimestre 2025, l’Internet mobile a atteint 33 % de pénétration. Dans le même temps, la monnaie mobile a poursuivi sa progression, avec un taux de pénétration de 30,60 %.
Ces données confirment une réalité souvent mal comprise : la difficulté n’est pas seulement l’achat d’un smartphone. Le problème tient aussi à la qualité et à la proximité du réseau. Le pays compte des usagers, mais pas encore assez d’infrastructures pour garantir une expérience régulière partout. C’est ce décalage entre adoption et couverture qui nourrit la demande pour des tours partagées, surtout dans les provinces éloignées des grands axes.
La GSMA avait déjà souligné, dans ses analyses sur la RDC, que l’élargissement de l’infrastructure mobile et la réforme des politiques publiques pouvaient débloquer une partie de la croissance numérique. En 2025, l’organisation estimait que des réformes ciblées pourraient connecter des millions de Congolais supplémentaires et accroître la contribution du numérique au PIB. Même si ces projections doivent être lues avec prudence, elles confirment une chose : la fracture de connectivité pèse directement sur l’économie formelle comme sur l’économie informelle.
Effets concrets pour les opérateurs, les ménages et l’économie
Pour les opérateurs mobiles, le modèle des tours mutualisées réduit les investissements initiaux et les coûts d’exploitation. Il leur permet d’étendre plus vite la couverture sans immobiliser des capitaux lourds dans des infrastructures concurrentes. Dans un marché dominé par quelques acteurs nationaux et par une concurrence vive sur la donnée, cette souplesse peut faire la différence entre une présence symbolique et une présence réelle dans certaines provinces.
Pour les ménages, l’enjeu est plus large que l’accès aux réseaux sociaux ou aux appels. Une meilleure couverture ouvre l’accès à l’information, aux services financiers mobiles, aux démarches administratives et aux activités commerciales de proximité. Dans les zones rurales, elle peut aussi soutenir des marchés locaux plus fluides, où les paiements électroniques et la circulation de l’information limitent certaines pertes de temps et de revenus.
Pour l’État congolais, le dossier touche à plusieurs priorités à la fois : inclusion numérique, recettes fiscales, compétitivité économique et aménagement du territoire. L’administration cherche à moderniser le secteur, tandis que les opérateurs réclament un cadre réglementaire qui sécurise l’investissement. Entre les deux, l’ARPTC reste un arbitre essentiel. Son rôle ne se limite pas à publier des statistiques ; il structure aussi les conditions de la concurrence et de la qualité de service.
Une portée régionale pour l’Afrique centrale
Ce nouveau financement dépasse le seul cas d’une entreprise. Il dit quelque chose de plus large sur l’Afrique centrale : la connectivité y progresse, mais elle dépend encore fortement de la capacité à mobiliser des capitaux patients, à sécuriser l’énergie des sites et à partager l’infrastructure. Dans la sous-région, où les besoins sont immenses et les marges souvent faibles, ce type de montage financier devient un instrument de transformation industrielle autant qu’un outil télécom.
La RDC se trouve ainsi à la croisée de plusieurs dynamiques continentales : la digitalisation des services, l’essor de la monnaie mobile, la recherche d’infrastructures sobres en énergie et la montée des financements mixtes associant fonds de développement et capitaux privés. Le prochain signal à surveiller n’est pas un slogan, mais la vitesse réelle de déploiement des 728 tours annoncées, ainsi que leur arrivée effective dans les territoires les moins desservis. C’est là que se mesurera la valeur politique et économique de ce financement.