À Johannesburg comme à Lagos, les marchés financiers africains observent le même dossier avec attention : comment faire circuler, sur le continent, la valeur créée par une infrastructure industrielle géante, sans la détacher de son ancrage local. Pour l’Afrique du Sud, la question dépasse la seule Bourse de Johannesburg. Elle touche à la place que peut encore prendre Sandton dans la circulation du capital africain, face à un Nigeria où la profondeur du marché s’étoffe et où la grande industrie cherche désormais des financements plus larges.
L’enjeu se lit aussi à l’échelle régionale. En avril, le Nigerian Exchange Group a réuni à Lagos plusieurs places du continent, dont la Johannesburg Stock Exchange, la Nairobi Securities Exchange, la Ghana Stock Exchange, l’Ethiopian Securities Exchange et la BRVM, la Bourse régionale ouest-africaine qui dessert les huit pays de l’UEMOA. Cette séquence a servi de laboratoire à une idée simple : tester des montages transfrontaliers capables d’attirer des investisseurs africains vers des actifs africains.
Une opération pensée d’abord à Lagos, scrutée ensuite au sud du continent
Le 5 août, la Bourse de Johannesburg a confirmé avoir engagé des discussions avec le groupe Dangote au sujet d’une possible cotation liée à la raffinerie de Lagos. Le scénario retenu reste clair : une introduction principale au Nigeria, sur le Nigerian Exchange, puis, à terme, une présence en Afrique du Sud sous une forme secondaire ou adossée à des instruments représentatifs. L’architecture n’est donc pas celle d’une double cotation classique immédiate, mais d’un cheminement par étapes.
Ce calendrier compte. Le régulateur boursier nigérian, la Securities and Exchange Commission, a rappelé le 23 juin qu’aucune demande d’enregistrement d’IPO n’avait alors été déposée ni approuvée pour la raffinerie. Autrement dit, le projet existe, les échanges avancent, mais l’offre elle-même n’a pas encore reçu le feu vert réglementaire nécessaire.
Le groupe vise un montage ambitieux. Les éléments rendus publics depuis le printemps évoquent une opération de plusieurs milliards de dollars, avec un objectif qui a oscillé selon les communications entre 4 et 5 milliards de dollars, pour une valorisation de l’actif située autour de 39 à 40 milliards de dollars lors d’une récente levée privée. Ce flottement ne relève pas du détail : il montre qu’une opération de cette taille dépend encore de la fenêtre de marché, du cadrage réglementaire et de la demande des investisseurs institutionnels.
Pourquoi cette raffinerie attire autant de capitaux
L’actif, lui, explique l’attention. La raffinerie Dangote a une capacité nominale de 650 000 barils par jour. Elle a commencé sa production en 2024 et a depuis franchi plusieurs paliers d’exploitation. En juin, le groupe a indiqué qu’un test avait même porté le traitement à 700 000 barils par jour, au-dessus de la capacité affichée, tandis qu’un plan d’expansion à 1,4 million de barils par jour à l’horizon 2028 reste sur la table.
Cette montée en puissance change la lecture financière du projet. Dans un pays qui demeure dépendant des importations de produits raffinés malgré son statut de grand producteur de pétrole, la raffinerie représente à la fois un symbole industriel et un actif de trésorerie potentiellement exportateur. Le fait que le groupe ait déjà mené une levée privée de 2,5 milliards de dollars en juillet montre aussi que l’appétit existe, même si les modalités finales d’une introduction en Bourse restent ouvertes.
La présence de la Nigerian National Petroleum Company dans le capital, à un peu plus de 7 %, ajoute une dimension politique au dossier. On n’est pas seulement dans la finance d’entreprise. On est aussi dans un arbitrage sur le partage de la valeur, le contrôle d’un actif stratégique et la crédibilité de la transformation industrielle au Nigeria. Pour les investisseurs sud-africains, l’enjeu est différent : il s’agit de capter une partie d’une croissance africaine qui ne passe plus uniquement par les matières premières brutes, mais aussi par l’aval industriel.
Ce que Johannesburg cherche vraiment à défendre
En Afrique du Sud, la Bourse de Johannesburg reste la plus grande place du continent par la capitalisation et la profondeur des titres négociés. Mais elle évolue dans un environnement plus concurrentiel qu’il y a dix ans. L’ouverture aux listings internationaux, le développement de structures secondaires et la montée d’autres places africaines obligent le JSE à préserver son attractivité. Une opération comme celle de Dangote lui permettrait de rester visible sur les grandes transactions panafricaines, au moment où la finance africaine veut prouver qu’elle peut aussi financer ses propres champions industriels.
Pour les épargnants sud-africains, la portée est concrète. Si le montage aboutit, l’accès à ce titre pourrait se faire via des certificats représentatifs ou des produits cotés adossés à l’action nigériane, plutôt qu’en retirant le titre de Lagos. Cela limite le risque d’éparpillement de la liquidité. Cela permet aussi au marché sud-africain de proposer une exposition à un actif industriel africain majeur sans en déplacer le centre de gravité.
La séquence dit enfin quelque chose de plus large sur l’Afrique australe et le reste du continent : les bourses ne sont plus seulement des vitrines nationales. Elles deviennent des infrastructures d’intégration. Dans cette logique, la SADC et les autres ensembles régionaux ne pèsent pas seulement par les traités, mais aussi par la capacité des places financières à bâtir des passerelles de financement. Si le dossier Dangote avance, il servira de test pour d’autres industriels africains qui cherchent des capitaux continentaux, sans attendre le regard d’un marché extra-africain.
Reste une inconnue décisive : la vitesse de mise en conformité du dossier nigérian et la capacité des différentes places à harmoniser leurs exigences. Le marché sud-africain veut sa part. Mais, pour l’instant, la vraie bataille se joue à Lagos, là où le prospectus doit encore naître avant que Johannesburg puisse espérer y inscrire son nom.