Une voix ivoirienne sur une scène mondiale
À Venise, l’art contemporain ne se contente pas d’aligner des signatures prestigieuses. Il raconte aussi des trajectoires africaines qui ont choisi la transmission, l’atelier partagé et la création comme espace public. La présence de Werewere Liking à la 61e Exposition internationale d’art de Venise s’inscrit dans cette logique : celle d’une artiste installée à Abidjan depuis plusieurs décennies, et dont le travail relie peinture, sculpture, écriture et performance.
La manifestation, intitulée Biennale Arte 2026, se tient du 9 mai au 22 novembre 2026 dans les espaces du Giardini et de l’Arsenale. L’édition a été conçue autour d’une sélection d’artistes invités venus de plusieurs régions du monde, dans une logique de circulation des pratiques plutôt que d’addition de pavillons nationaux. La page officielle consacrée à Werewere Liking la présente comme une artiste et universitaire née au Cameroun et vivant à Abidjan, en Côte d’Ivoire, depuis plus de quarante ans.
De Bondé à Abidjan, un parcours inscrit dans la durée
Werewere Liking n’entre pas à Venise comme une figure nouvelle. Son nom est associé, en Côte d’Ivoire, à un projet culturel ancien et structurant : le Ki-Yi Mbock, fondé à Abidjan dans les années 1980 comme troupe, puis comme village artistique et espace de formation. Des sources africaines de référence rappellent que ce lieu a servi de laboratoire à une génération de créateurs, dans une ville où la création circule entre institutions publiques, scènes indépendantes et réseaux privés.
Le Ki-Yi Mbock a justement donné à la capitale économique ivoirienne une adresse culturelle singulière : un endroit où l’apprentissage, la scène et la vie communautaire se répondent. Cette dimension compte dans un pays où Abidjan concentre encore l’essentiel des grandes infrastructures culturelles, des écoles d’art et des circuits d’exposition, tandis que la demande de formation reste forte chez les jeunes créateurs. Dans ce contexte, la reconnaissance internationale d’une artiste ivoirienne d’adoption ne relève pas seulement du prestige individuel. Elle souligne aussi la capacité d’Abidjan à produire des formes, des écoles et des récits qui dépassent le cadre national.
Ce que montre la sélection vénitienne
L’édition 2026 de la Biennale s’articule autour d’« In Minor Keys », un titre qui renvoie à des pratiques discrètes, intimes, expérimentales, mais pleinement politiques dans leur manière de déplacer le regard. La sélection officielle rassemble 110 participants invités, toutes catégories confondues. Werewere Liking y expose peintures et sculptures, avec une attention particulière portée à la matière, à la mémoire et aux corps. L’univers présenté par la Biennale insiste sur ses « cosmogonies » de récupération et de réinvention, construites à partir d’objets collectés, de bois, de barkes d’arbres et de figures récurrentes liées à la spiritualité, à la féminité et à la réparation.
Le geste est important. Dans les grands rendez-vous culturels internationaux, les artistes africains sont souvent attendus sur le terrain de l’urgence, de la dénonciation ou de l’exotisme. Ici, le travail présenté déplace ce cadrage. Il parle d’architecture intérieure, de récits, de mémoire et de circulation des formes. C’est aussi une manière de rappeler qu’une œuvre africaine n’a pas besoin d’être réduite à la crise pour être lisible, ni à la seule dimension identitaire pour être située. La Biennale, de son côté, offre à cette proposition une visibilité rare, dans un espace où l’Afrique ne doit plus seulement être représentée, mais pleinement considérée comme productrice de langage artistique.
Un signal pour Abidjan, et plus largement pour l’Afrique de l’Ouest
Pour la Côte d’Ivoire, la présence d’une artiste comme Werewere Liking à Venise agit comme un rappel utile. Le pays cherche depuis plusieurs années à renforcer ses industries culturelles et créatives, à élargir l’accès à la formation artistique et à mieux articuler patrimoine, création contemporaine et économie culturelle. Dans un environnement régional marqué par la mobilité des artistes, la concurrence entre capitales culturelles et la montée des scènes indépendantes, la visibilité d’Abidjan passe aussi par la circulation internationale de ses figures les plus structurantes.
La portée est aussi régionale. À l’échelle de la CEDEAO, espace ouest-africain de circulation économique et humaine, les industries culturelles restent un terrain de coopération encore sous-exploité, alors même que les artistes du continent travaillent souvent à cheval entre pays, langues et réseaux de diaspora. Voir une créatrice liée à Abidjan figurer dans l’un des rendez-vous les plus suivis de l’art mondial revient à mettre en lumière un continent qui n’attend pas d’être validé de l’extérieur pour exister culturellement, mais qui gagne en force lorsqu’il parvient à relier ses propres institutions, ses écoles et ses scènes.
Le calendrier donne enfin un repère clair. L’exposition vénitienne se poursuit jusqu’au 22 novembre 2026. D’ici là, la présence de Werewere Liking rappellera qu’une œuvre peut traverser les décennies sans perdre son actualité, à condition de rester fidèle à une idée simple : former, créer, transmettre, puis faire rayonner ce travail bien au-delà du lieu où il est né. C’est précisément ce que le Ki-Yi Mbock a construit à Abidjan, et ce que Venise met aujourd’hui en lumière.