Quand la pluie se dérègle, la sécurité alimentaire vacille

Sur le continent, un épisode El Niño ne se résume jamais à une anomalie météo. Il peut désorganiser une saison des pluies, casser une récolte et, très vite, tendre les marchés, les revenus ruraux et l’accès à la nourriture. C’est précisément ce type de chaîne de choc que les agences onusiennes redoutent : un phénomène climatique naturel, mais aux effets sociaux très concrets, surtout dans les pays où l’agriculture pluviale reste dominante.

Cette vulnérabilité est d’autant plus forte que la faim reste élevée en Afrique. Le dernier panorama régional publié par la Commission économique pour l’Afrique, la FAO, le PAM et l’Union africaine indique qu’en 2024, près de 59 % de la population du continent, soit 892,7 millions de personnes, était confrontée à une insécurité alimentaire modérée ou sévère. Dans ce contexte, le moindre choc climatique peut faire basculer des ménages déjà fragiles dans une crise plus profonde.

Ce que disent les alertes, et ce qu’elles ont changé sur le terrain

L’alerte lancée au moment du pic El Niño de 2023-2024 était claire : les agences humanitaires anticipaient une aggravation de la faim dans les zones les plus exposées, avec un risque particulièrement marqué en Afrique australe, en Afrique de l’Est et au Sahel. Le PAM et la FAO ont alors activé des mesures d’anticipation dans plusieurs pays, pour intervenir avant la catastrophe plutôt qu’après. Selon la FAO, ces actions préventives ont été mises en place dans 24 pays et ont touché 1,7 million de personnes à l’approche des aléas liés à El Niño. De son côté, le PAM a indiqué avoir étendu ses actions d’anticipation à 36 pays en 2023.

En Afrique australe, l’impact a été brutal. En mai 2024, le PAM signalait que plus de 30 millions de personnes avaient été affectées par une sécheresse sévère liée à El Niño dans la sous-région. Le Malawi, la Zambie et le Zimbabwe avaient déclaré l’état d’urgence national. Le PAM précisait aussi que la sécheresse avait anéanti les récoltes dans une région où 70 % de la population dépend de l’agriculture pour vivre.

Les chiffres donnent la mesure du choc. Au Malawi, le PAM indiquait qu’un épisode de sécheresse provoqué par El Niño avait touché 44 % de la récolte de maïs et laissé 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë en février 2024. En Afrique australe, FEWS NET prévoyait ensuite que les effets de la sécheresse 2023-2024 continueraient de peser jusqu’en 2025, notamment au Zimbabwe, dans le sud du Mozambique, du Malawi, de la Zambie et de l’Angola.

Pourquoi le problème dépasse la météo

El Niño agit comme un amplificateur, pas comme une cause unique. Il ne crée pas à lui seul la faim. Il la rend plus probable lorsque les exploitations sont peu irriguées, lorsque les stocks sont faibles, lorsque les prix montent et lorsque les moyens publics de réponse sont insuffisants. C’est là que la crise alimentaire devient politique autant que climatique : une saison ratée se transforme en perte de revenus, puis en hausse des importations, puis en pression sur les budgets nationaux et sur les programmes de secours.

Le corridor le plus exposé n’est pas uniforme. En Afrique australe, la sécheresse menace surtout les petits producteurs de maïs, les ménages dépendants du bétail et les marchés locaux des zones rurales. Dans les capitales, les effets passent par les prix. Dans les campagnes, ils touchent d’abord les semences, l’eau, le fourrage et la trésorerie familiale. En Afrique de l’Est, les épisodes El Niño peuvent aussi se traduire par des pluies excessives et des inondations, ce qui complique encore la réponse agricole et sanitaire. La même anomalie climatique ne produit donc pas le même risque d’un pays à l’autre.

La réduction des financements humanitaires ajoute une difficulté supplémentaire. Quand les budgets baissent, la collecte de données ralentit, les alertes arrivent plus tard et les aides sont moins ciblées. Or, dans des contextes déjà instables, quelques semaines de retard suffisent pour aggraver une crise de soudure ou épuiser les réserves d’un ménage. Les agences insistent donc sur un changement de méthode : renforcer les systèmes d’alerte, financer l’action anticipée et protéger les petits producteurs avant le point de rupture.

Ce que l’Afrique doit surveiller maintenant

La séquence El Niño 2023-2024 a confirmé une tendance durable : les chocs climatiques se lisent désormais à l’échelle des marchés alimentaires, des migrations internes et des finances publiques. Dans les années à venir, ce ne sera pas seulement la pluie qui comptera, mais la capacité des États, de la CEDEAO, de la SADC, de l’Union africaine et des agences régionales à coordonner l’alerte, les stocks, les filets sociaux et l’irrigation. Le débat n’est plus théorique ; il porte sur le temps gagné, ou perdu, entre la prévision et la panne alimentaire.

La portée continentale est claire. Quand une saison climatique défavorable frappe plusieurs pays à la fois, elle met à l’épreuve la solidarité régionale, la qualité des données et la rapidité des réponses publiques. Les prochains arbitrages compteront donc autant que les prochains nuages : budgets agricoles, soutien aux ménages ruraux, importations céréalières, et surtout capacité à traiter la prévention comme un investissement, pas comme une dépense de dernier recours.