Un marché plus large, mais aussi plus fin
À Abuja, la question n’est plus seulement de savoir comment financer les entreprises. Elle est désormais de savoir qui peut entrer dans le marché, à quel coût, et avec quelle vitesse. Dans une économie où les petites sociétés portent l’essentiel de l’activité formelle et informelle, l’accès au capital reste souvent plus lent que les ambitions des entrepreneurs nigérians. La bascule vers des titres tokenisés, c’est-à-dire des actions ou obligations représentées par des jetons numériques sur une blockchain, cherche précisément à réduire cette distance.
Le Nigeria a déjà posé les briques réglementaires de cette évolution. La Securities and Exchange Commission, le régulateur des marchés de capitaux, affirme encadrer les actifs numériques lorsqu’ils ont la nature de valeurs mobilières. La nouvelle loi sur les investissements et les valeurs mobilières, adoptée en 2025, cite explicitement les actifs virtuels, les actifs numériques, les jetons et les produits fondés sur les technologies de registre distribué. Elle confirme aussi le rôle de la Commission comme autorité de référence du marché nigérian.
Dans ce cadre, la plateforme NASD OTC Securities Exchange, basée à Lagos et régulée par la SEC, prépare l’arrivée d’une offre publique de titres numériques annoncée pour le début du mois de septembre. NASD est le marché de gré à gré des sociétés non cotées sur la Bourse de Lagos. Son rôle est d’offrir de la liquidité et de la transparence à des entreprises qui ne passent pas par le marché principal.
Ce que change la tokenisation pour les entreprises nigérianes
Le principe est simple. Au lieu d’un registre classique, la propriété est inscrite sous forme de jetons, avec émission, négociation, compensation et règlement sur une même infrastructure. Dans le cas nigérian, l’opérateur s’appuie sur une technologie fournie par Blockstation, déjà liée à NASD dans un accord de plateforme blockchain pour tokeniser, lister, trader, compenser et régler des actifs dans un environnement régulé. L’ordre de marché continue de passer par des courtiers agréés. La supervision demeure celle de la SEC.
L’intérêt pratique tient à deux effets. D’abord, la fractionnabilité des titres abaisse le ticket d’entrée pour les épargnants. Ensuite, le transfert de propriété peut devenir quasi immédiat, là où les circuits traditionnels prennent plus de temps. Pour les petites et moyennes entreprises, cette promesse compte. Le marché leur offre une voie de financement plus rapide et potentiellement moins coûteuse que le crédit bancaire classique, souvent difficile à obtenir pour les structures peu documentées ou trop petites pour les banques.
Le problème de départ est bien connu. Le Nigeria compte environ 41,5 millions de micro, petites et moyennes entreprises, d’après le dernier grand recensement statistique disponible du National Bureau of Statistics. Une autre estimation très reprise dans le débat public évoque 40 millions d’unités, dont seulement 4 % auraient accès au crédit bancaire formel selon une étude citée en 2025. Même en prenant ces chiffres avec prudence, le diagnostic reste solide : l’économie nigériane est portée par un tissu d’entreprises vastes, mais sous-financées.
La conséquence est concrète. Pour les grandes entreprises et les investisseurs institutionnels, la tokenisation ouvre un canal supplémentaire de collecte de fonds. Pour les petites structures, elle peut réduire la dépendance à des prêts chers, souvent garantis par des actifs que beaucoup n’ont pas. Pour les épargnants urbains, notamment une jeunesse nombreuse et connectée, elle peut rendre le marché plus accessible. Le Nigeria répète depuis plusieurs années que plus de 60 % de sa population a moins de 30 ans. Cette donnée n’est pas qu’un fait démographique. C’est aussi une pression pour créer des produits financiers simples, mobiles et peu coûteux.
Le calendrier réglementaire compte aussi. Depuis juin 2026, la SEC a annoncé le passage du marché nigérian des actions et des matières premières à un cycle de règlement T+1, soit un règlement le jour ouvré suivant la transaction, après l’étape T+2 mise en œuvre fin novembre 2025. La tokenisation s’inscrit dans ce mouvement plus large de compression des délais et de modernisation des infrastructures de marché. Elle ne remplace pas les règles existantes ; elle les pousse vers davantage de rapidité et de traçabilité.
Abuja, Lagos et l’effet d’entraînement africain
Le sujet dépasse le seul Nigeria. En Afrique, plusieurs places financières cherchent à moderniser l’émission et le règlement des titres. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a organisé à Dakar, le 8 mai 2026, une conférence internationale sur les crypto-actifs et les innovations numériques, en soulignant les enjeux de stabilité monétaire et financière dans l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Le cadre commun, lui, n’est pas encore harmonisé dans la sous-région.
Plus à l’est, la Bourse de Nairobi a aussi avancé sur la tokenisation et le règlement instantané via un protocole d’accord exploratoire avec Tether, selon les annonces publiques disponibles cet été. À l’échelle continentale, cela confirme que les marchés africains ne veulent pas rester spectateurs des infrastructures financières numériques conçues ailleurs. Ils cherchent, chacun à leur rythme, des solutions pour réduire les coûts d’intermédiation et attirer de nouveaux investisseurs.
Dans ce paysage, NASD occupe une place utile. La plateforme est déjà reconnue comme marché de gré à gré des titres non cotés au Nigeria, membre de l’Association of African Securities Exchanges. Son propre site indique que sa capitalisation a atteint 2,12 billions de nairas en 2026, après une forte progression l’année précédente. Cette montée en puissance donne du poids à l’expérimentation numérique. Elle montre aussi que la demande pour des instruments de financement alternatifs ne vient pas seulement des start-up technologiques, mais d’un marché plus large de sociétés en quête de liquidité.
Reste un enjeu central : la confiance. La SEC a multiplié les rappels contre les plateformes non enregistrées et les offres d’investissement non autorisées. Le passage à des actions tokenisées ne réussira que si les investisseurs comprennent ce qu’ils achètent, si les courtiers respectent les règles, et si la conservation des titres numériques est irréprochable. Pour un marché encore jeune dans ce segment, la technologie peut accélérer l’accès au capital. Elle ne peut pas, à elle seule, remplacer la discipline réglementaire.
Le signal envoyé par Lagos est donc clair. Le Nigeria veut tester, sous surveillance, une nouvelle façon de financer ses entreprises. Si l’expérience prend, elle pourrait inspirer d’autres places d’Afrique de l’Ouest et renforcer l’idée qu’un marché financier africain peut aussi se construire par l’innovation locale, et pas seulement par l’importation de modèles étrangers. C’est là que se joue la portée continentale du dossier.