Une chaîne minérale sous tension
Dans le sud de la République démocratique du Congo, le cobalt ne voyage jamais seul. Il emporte avec lui des métaux secondaires, des résidus, des impuretés. Parmi elles, l’uranium, un élément que le pays a longtemps associé à son histoire minière et nucléaire, mais dont les sorties commerciales sont censées rester strictement encadrées. Dans le contexte actuel, cette question dépasse la seule technique industrielle : elle touche la traçabilité des minerais, la sécurité radiologique et la place de Kinshasa dans une chaîne mondiale dominée par la Chine.
Le cœur du sujet se trouve dans le Katanga, cette ceinture cuprifère du sud-est où cuivre et cobalt sortent depuis des décennies des mêmes bassins miniers. Les flux ont changé d’échelle avec l’essor des batteries, et la RDC est devenue l’un des pivots de la transition électrique mondiale. Plusieurs études récentes rappellent que le pays pèse toujours très lourd dans l’offre mondiale de cobalt, tandis que la transformation du minerai se concentre largement en Chine.
Ce que dit l’enquête recoupée par la recherche scientifique
Une enquête publiée fin juillet a remis en circulation un mémo interne de 2009 de l’Agence internationale de l’énergie atomique, resté confidentiel pendant des années, qui évoquait déjà la présence d’uranium en quantités significatives dans des minerais de cobalt du Katanga et la possibilité qu’il soit exporté comme sous-produit. Ce document n’est pas resté isolé. Il a servi de point de départ à un travail scientifique publié dans Nature Communications, fondé sur des estimations géochimiques et des données de production. Les auteurs y concluent qu’entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium auraient quitté la RDC vers la Chine entre 2000 et 2024, mêlées à des cargaisons d’hydroxyde de cobalt.
Cette fourchette est lourde de conséquences. Même au niveau bas de l’estimation, elle correspond à un volume capable d’alimenter un réacteur de grande puissance pendant une longue période. Le point important, toutefois, est ailleurs : l’étude ne démontre pas l’usage final de cet uranium en Chine. Elle documente plutôt une perte de visibilité dans la chaîne d’exportation, là où le minerai devrait être purgé des éléments radioactifs avant sa sortie.
La méthode de travail compte aussi. Les chercheurs ont croisé des concentrations mesurées dans les minerais du Katanga, des données de production minière, des informations commerciales sur les réactifs chimiques et des documents internes d’entreprises. Ce faisceau ne remplace pas une saisie douanière, mais il indique qu’un problème ancien a pu persister dans plusieurs circuits d’exportation.
Tenke Fungurume, un site emblématique du problème
Le cas le plus documenté concerne Tenke Fungurume Mining, dans le Lualaba. Le site a changé de main en 2016, passant sous contrôle chinois. Des documents internes cités dans l’enquête font état d’échantillons de cobalt très chargés en uranium, avec un pic signalé à 1 100 parties par million en décembre 2016. Ils évoquent aussi des essais visant à retirer cet uranium, sans mise en œuvre systématique selon plusieurs sources interrogées. Des documents plus récents signaleraient encore des teneurs significatives en 2021.
Le débat ne porte pas seulement sur la présence de l’uranium, mais sur le moment où il est retiré. Le procédé classique consiste à l’éliminer avant export, grâce à l’acide phosphorique. Ce point est central, car plusieurs opérateurs présents en RDC ont déjà montré qu’une reconfiguration industrielle était possible. Glencore, à Kamoto Copper Company, a suspendu ses exportations pendant plusieurs mois en 2018 pour ajuster ses installations. ERG a également été confronté à un cas similaire sur son site de Metalkol. Autrement dit, le problème n’est pas une fatalité géologique. C’est aussi une question d’investissement, de contrôle et de choix industriels.
CMOC, propriétaire actuel de TFM, conteste les conclusions de l’enquête et affirme respecter les normes locales et les exigences de ses clients. L’entreprise dit disposer d’un contrôle radiologique sur toute la chaîne de production et rejette toute extraction d’uranium en RDC ou en Chine. Ce démenti est cohérent avec une stratégie de défense classique dans un secteur exposé à des enjeux de réputation et de conformité. Mais il ne fait pas disparaître la question de fond : comment garantir, sur des milliers de tonnes exportées, que les impuretés radioactives sont bien retirées à la source et non seulement détectées a posteriori ?
Ce que Kinshasa veut corriger, et ce qui reste fragile
Les autorités congolaises ne nient pas la faille. Le CNPRI, l’autorité de sûreté radiologique, dit renforcer la sécurité dans les exploitations minières. L’agence congolaise de l’énergie nucléaire, de son côté, juge la séparation d’uranium techniquement possible et même probable dans certains flux, tout en reconnaissant ne pas disposer de preuve directe sur l’ampleur exacte du phénomène. Ce constat est important : il montre que l’État voit le risque, mais qu’il lui manque encore des moyens de mesure à la hauteur des volumes exportés.
Le gouvernement a d’ailleurs resserré le contrôle sur le cobalt lui-même. Depuis 2025, les exportations sont passées par un système de quotas géré par l’ARECOMS, avec un plafond annoncé à 96 600 tonnes par an pour 2026 et 2027. Ce durcissement illustre une volonté politique de reprendre la main sur un marché stratégique, après des années où la RDC a surtout pesé par le volume extrait, sans maîtriser pleinement la valeur captée ni les standards de sortie. Les mesures de quota, relayées par plusieurs sources congolaises et internationales, cherchent aussi à stabiliser des prix très volatils.
Le problème de l’uranium ajoute une couche supplémentaire. Il ne concerne pas seulement l’industrie, mais aussi la santé publique, la radioprotection et la crédibilité du contrôle minier. Les autorités de Kinshasa savent qu’un camion chargé de cobalt peut aussi transporter une part invisible de risque. Dans une économie où les sites miniers alimentent à la fois l’export formel, l’emploi local et les recettes de l’État, la capacité à détecter ces flux devient un enjeu de souveraineté.
Un sujet congolais, mais avec une portée continentale
Cette affaire dépasse la RDC. Elle rappelle que la chaîne des minerais critiques reliant l’Afrique centrale à l’Asie reste incomplètement contrôlée, alors même que le continent veut capter davantage de valeur dans la transition énergétique. Elle montre aussi que l’enjeu n’est pas seulement de produire plus, mais de produire sous traçabilité, avec des normes vérifiables du site minier jusqu’au port d’embarquement. Dans le débat africain sur l’industrialisation, c’est une distinction décisive.
Pour les prochaines semaines, l’attention portera sur la réaction des opérateurs, sur les éventuels contrôles renforcés à l’export et sur la capacité des institutions congolaises à imposer des tests radiologiques systématiques. Le dossier dit quelque chose de plus large sur l’Afrique centrale : quand un minerai stratégique circule dans des chaînes longues, le manque de mesure devient lui-même un risque industriel et politique.