Dans plusieurs villes sud-africaines, la frontière entre contrôle migratoire et harcèlement de rue devient plus floue. Pour des commerçants étrangers, des locataires et des passants pris pour cible, le danger n’est pas seulement administratif : il touche à la sécurité quotidienne, à la liberté de travailler et au droit de rester chez soi. Amnesty International a alerté sur cette dérive dans un contexte où la question migratoire s’est installée au cœur du débat public en Afrique du Sud.

L’enjeu dépasse largement les seules personnes visées. Dans un pays marqué par un chômage élevé, des inégalités persistantes et des tensions autour de l’économie informelle, les étrangers servent trop souvent de cible commode. En Afrique australe, la circulation des travailleurs, des commerçants et des familles est ancienne. Elle est aussi encadrée par des règles claires. Pretoria, comme les autres capitales de la SADC, doit donc gérer la mobilité sans laisser des groupes privés se substituer à l’État.

Des contrôles illégaux qui rappellent les limites de l’État de droit

Le message des défenseurs des droits humains est direct : en Afrique du Sud, seuls les agents légalement autorisés peuvent demander des documents d’identité ou appliquer la loi sur l’immigration. Le gouvernement sud-africain l’a rappelé lui-même à plusieurs reprises ces dernières semaines. Le ministère de l’Intérieur et le comité interministériel sur la migration ont insisté sur un point simple : aucune personne non habilitée ne peut exiger des papiers, ni mener des vérifications au nom de l’État.

C’est précisément là que le problème se pose. Amnesty International décrit des groupes d’autodéfense qui auraient mené des contrôles illégaux, forcé des personnes à quitter leurs commerces ou leurs logements et exposé certaines d’entre elles à des humiliations publiques. La police du Northern Cape a, elle aussi, mis en garde contre des individus se présentant comme des agents ou agissant sous couvert de lutte contre l’immigration irrégulière. Cette convergence entre alerte associative et rappel policier donne du poids à l’alerte : le phénomène n’est plus marginal, il est désormais suffisamment visible pour provoquer des mises au point officielles.

Le cadre juridique ne laisse pourtant pas place au doute. L’Immigration Act de 2002 organise l’admission, le séjour et le départ des personnes en Afrique du Sud. Les pouvoirs de contrôle appartiennent à l’administration compétente et aux forces de l’ordre, pas à des groupes organisés ni à des voisins autoproclamés. La question n’est donc pas seulement politique. Elle est institutionnelle. Quand des civils remplacent les autorités, c’est la frontière entre ordre public et intimidation qui se brouille.

Une tension ancienne, ravivée par la pression sociale et politique

Le climat actuel s’explique aussi par la montée de mobilisations anti-immigration dans plusieurs provinces. Le mouvement March and March a fixé un ultimatum au 30 juin pour les étrangers sans papiers, avant que des rassemblements ne se poursuivent après cette date. Des médias sud-africains ont documenté cette campagne, ses marches à Pretoria et ailleurs, ainsi que l’inquiétude qu’elle a suscitée chez de nombreux étrangers, notamment des commerçants installés dans les centres urbains.

Face à cette pression, le gouvernement tente de reprendre la main. Il affirme mener une politique fondée sur la Constitution, la dignité humaine et la responsabilité de l’État dans l’exécution des lois. Il a aussi lancé une approche en cinq points pour gérer la migration irrégulière : sécurité aux frontières, lutte contre la corruption, application du droit, lutte contre la violence et révision du cadre législatif. Mais cette ligne officielle se heurte à une réalité de terrain plus brutale : dans certains quartiers, la peur circule plus vite que les communiqués.

Cette situation fragilise d’abord les plus exposés. Les commerçants étrangers, souvent actifs dans l’économie informelle, dépendent de leur boutique pour vivre. Lorsqu’ils sont poussés à fermer ou quittent un quartier sous la contrainte, ce sont des revenus, des stocks et parfois des années d’installation qui disparaissent. Les habitants, eux, voient monter la défiance. Les municipalités sont aussi touchées, car elles doivent gérer la sécurité, les tensions locales et la coexistence entre résidents sud-africains et migrants dans des espaces urbains déjà sous pression.

Le risque politique est plus large encore. L’Afrique du Sud a déjà payé un lourd prix aux emballements xénophobes. En 2008, les violences avaient fait 62 morts, selon les bilans recoupés par les autorités et les agences onusiennes. Cette mémoire est toujours présente. Elle oblige à lire les tensions actuelles non comme une simple crispation passagère, mais comme le signe d’une fragilité durable du pacte social sud-africain.

Ce que Pretoria devra suivre dans les prochaines semaines

La suite se jouera sur deux terrains. D’un côté, la réponse policière et judiciaire. De l’autre, la capacité du gouvernement à faire respecter la loi sans encourager les abus ni alimenter les discours de chasse à l’étranger. Si les enquêtes annoncées restent sans suite, les groupes qui pratiquent les contrôles illégaux y verront une forme de tolérance. Si, au contraire, les poursuites sont visibles et cohérentes, Pretoria pourra réaffirmer l’autorité de l’État.

À l’échelle régionale, l’affaire concerne directement la SADC, qui fait de la libre circulation, de l’intégration économique et de la coopération policière des sujets stratégiques. À l’échelle continentale, elle renvoie aussi au projet de l’Union africaine d’une Afrique plus connectée, plus mobile et plus sûre pour ses citoyens. Le débat sud-africain ne se limite donc pas à une crise intérieure. Il teste la manière dont un grand pays d’accueil traite la mobilité africaine sans renoncer à l’État de droit ni à la dignité des personnes.