Le vrai sujet : réduire le coût du pétrole ghanéen pour garder davantage de valeur au pays

À Accra, le débat n’est pas seulement comptable. Il touche à une question simple : pourquoi le Ghana vendrait-il ses produits pétroliers en cedis, tout en achetant une partie du brut nécessaire en dollars ? Pour le gouvernement ghanéen, cette mécanique pèse sur la monnaie nationale et renchérit une chaîne énergétique déjà sous tension.

Le président John Dramani Mahama a donc demandé un réexamen du mode de paiement du brut livré aux raffineries locales. L’idée est de rapprocher le paiement du fonctionnement réel du secteur : le brut est transformé au Ghana, puis les produits sont revendus sur le marché intérieur en monnaie locale. Dans le même temps, la Banque du Ghana a rappelé que la stabilité du cedi dépend aussi de la limitation des sorties de devises, dans un contexte où les variations de change restent suivies de près par les autorités monétaires.

Cette orientation s’inscrit dans une ligne plus large du pouvoir exécutif : retenir davantage de valeur dans le pays, du secteur aurifère au secteur pétrolier, au lieu d’exporter des matières premières ou de financer des importations en devises fortes. Le débat sur le brut payé en dollars ne concerne donc pas seulement une raffinerie. Il interroge toute la stratégie de transformation locale de l’économie ghanéenne.

Ce que le gouvernement veut changer à Accra

La discussion a pris forme lors d’une réunion réunissant le chef de l’État, le ministre de l’Énergie et de la Transition verte John Abdulai Jinapor, ainsi que le gouverneur de la Banque du Ghana et le ministre des Finances. Selon les éléments rapportés publiquement, le ministre a expliqué que le cadre actuel oblige à régler le brut en monnaies étrangères, en application du Petroleum Revenue Management Act, la loi qui encadre la gestion des recettes pétrolières du pays. Le président a demandé qu’une solution alternative soit étudiée.

La logique défendue par l’exécutif est directe. Si une raffinerie reçoit du brut local, le transforme localement, puis vend le carburant en cedis, elle doit éviter, autant que possible, de créer une demande artificielle de dollars pour un flux qui reste domestique. Cette position est aussi portée par le gouverneur de la Banque du Ghana, qui voit dans ces achats de devises un surcoût et une pression supplémentaire sur le cedi.

Le contexte de marché explique l’urgence politique. En juin 2026, la Banque du Ghana a multiplié les mesures de soutien au marché des changes, tandis que des médias ghanéens rapportaient des interventions de change et une forte sensibilité du cedi aux flux de devises. Le mouvement n’est pas anodin pour les ménages. Quand la monnaie se déprécie, le prix des carburants, des intrants industriels et d’une partie du transport finit souvent par augmenter.

Le débat ne part pas de zéro. Le pays a déjà fait du raffinage local un axe de sa stratégie énergétique. En juillet 2026, le gouvernement a annoncé l’allocation d’un million de barils de brut Jubilee aux raffineries locales, puis le débarquement d’un nouveau lot pour le Tema Oil Refinery. Dans le même temps, l’administration a confirmé que l’extension de TOR et celle de Sentuo pourraient couvrir environ 70 % de la demande nationale en produits raffinés une fois les travaux achevés.

Entre loi, contrats et capacité industrielle, la marge de manœuvre reste étroite

Le premier obstacle est juridique. Modifier le mode de paiement du brut ne se résume pas à une décision politique. Il faut vérifier la compatibilité du projet avec le Petroleum Revenue Management Act et avec les instruments qui gouvernent les flux pétroliers de l’État. Autrement dit, le gouvernement peut donner une direction, mais il doit encore transformer cette orientation en mécanisme conforme au droit.

Le second obstacle est contractuel. Le brut est coté en dollars sur les marchés internationaux, et plusieurs partenaires du champ Jubilee facturent leur part en devises fortes. Même si le Ghana voulait payer en cedis, il faudrait définir un système de conversion, de compensation ou de règlement qui ne fragilise ni les contrats existants ni la lisibilité des comptes publics. C’est là que le dossier devient technique.

Sur le terrain, la contrainte est aussi industrielle. TOR a longtemps été un symbole de capacité sous-utilisée, entre arrêts techniques, contraintes financières et débats récurrents sur sa modernisation. Les autorités assurent désormais que la raffinerie peut traiter du brut ghanéen et qu’elle a déjà reçu des cargaisons locales en 2026. L’enjeu n’est donc pas seulement d’avoir du pétrole, mais d’avoir une chaîne de traitement stable, rentable et gouvernée sans interférences politiques.

Pour les consommateurs, l’intérêt est concret. Si le pays paie moins de dollars pour un brut qui alimente sa propre industrie, il peut réduire une partie des tensions sur les réserves de change. Pour l’État, l’effet attendu est plus large : limiter la fuite de devises, alléger la facture énergétique et renforcer la crédibilité d’une politique de substitution aux importations. Pour les opérateurs, en revanche, la transition exigera une architecture financière claire, car le secteur pétrolier reste intégré à des contrats, des assurances et des normes internationales libellés en devises.

Une stratégie ghanéenne qui parle à toute l’Afrique de l’Ouest

Le dossier dépasse le seul cas ghanéen. En Afrique de l’Ouest, beaucoup d’économies exportent des matières premières tout en important une grande partie de leurs produits raffinés. Cette dépendance crée un double handicap : sortie de devises à l’achat, puis vulnérabilité aux variations du dollar et du coût du fret. Le Ghana essaie ici une réponse classique mais utile : payer localement quand la chaîne de valeur reste locale, et réserver les devises aux achats réellement extérieurs.

La portée régionale est aussi politique. Le pays avance au moment où la CEDEAO cherche à stabiliser des économies soumises aux mêmes chocs : énergie, change, dépendance aux importations et faiblesse du raffinage domestique. Si Accra parvient à formaliser un cadre solide, le précédent comptera au-delà du Ghana, notamment pour les États qui veulent mieux arrimer leurs politiques industrielles à leurs monnaies nationales.

Le prochain point de vigilance se situe donc dans la mise en œuvre. Il faudra observer si le gouvernement propose un amendement, un mécanisme de compensation en cedis, ou une formule hybride qui protège à la fois les finances publiques et les contrats pétroliers. À Accra, la question n’est plus de savoir s’il faut renforcer le raffinage local. Elle est de savoir comment financer cette ambition sans continuer à ponctionner le dollar pour un brut extrait et traité au Ghana.