Un marché qui change de visage

Dans l’UEMOA, la finance islamique ne reste plus un segment marginal réservé à quelques grandes banques. Elle gagne aussi les réseaux de microfinance, là où beaucoup de ménages, d’artisans, de commerçants et de petites entreprises cherchent un accès plus souple au crédit et à l’épargne. La BCEAO, la banque centrale des huit pays de l’Union monétaire ouest-africaine, a présenté le 22 juillet 2026 son rapport annuel 2025 à Dakar, en indiquant que 21 institutions de finance islamique étaient désormais recensées dans l’Union, contre seulement deux en 2018.

Cette progression ne dit pas seulement une montée en puissance d’un produit financier. Elle montre aussi que les autorités régionales tentent d’organiser un marché transfrontalier commun, avec des règles proches dans les huit États membres : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Dans cet espace, la finance islamique est définie par la BCEAO comme l’activité menée par des établissements de crédit et des systèmes financiers décentralisés, c’est-à-dire les institutions de microfinance.

Les agréments de 2025, signe d’une accélération

Selon le rapport annuel 2025 de la BCEAO, quatre institutions de microfinance ont obtenu en 2025 un agrément pour exercer une activité de finance islamique dans l’UEMOA, dont deux à titre exclusif. Cette avancée tranche avec 2024, année durant laquelle plusieurs dossiers avaient été examinés sans qu’aucun agrément ne soit finalement délivré, les promoteurs ayant été invités à compléter leurs pièces.

Le changement est important, car la microfinance joue un rôle particulier dans la région. Elle finance souvent des activités de petite taille, irrégulières ou saisonnières, là où la banque classique reste parfois plus distante. En 2025, la BCEAO comptait 524 institutions de microfinance agréées dans l’Union, contre 533 en 2024 dans son rapport annuel. Cette base large donne un terrain concret à la finance islamique, qui peut y trouver des produits plus proches des besoins quotidiens des populations.

Les principes qui encadrent cette finance sont clairs : interdiction de l’intérêt, partage des gains et des pertes, refus de la spéculation excessive, adossement à des actifs tangibles. La BCEAO rappelle aussi que cette offre n’est pas réservée aux musulmans ; elle s’adresse à tous les acteurs économiques. Autrement dit, le sujet n’est pas religieux au sens étroit, mais bien financier, avec une promesse d’inclusion et de diversification de l’offre.

Un cadre juridique encore en construction

La montée du nombre d’agréments s’explique aussi par un encadrement plus précis. La BCEAO rappelle que le socle juridique spécifique de la finance islamique dans l’UEMOA repose sur la réforme de la réglementation des systèmes financiers décentralisés adoptée en 2017, puis sur des instructions entrées en vigueur en 2018 pour les établissements de crédit et les SFD. Depuis, la banque centrale travaille à des textes d’application plus complets afin d’ancrer cette activité dans l’architecture financière régionale.

Ce travail réglementaire est décisif. Dans la pratique, la finance islamique ne fonctionne pas en dehors du droit commun bancaire. La BCEAO précise que, sauf dispositions contraires spécifiques, les textes de la finance conventionnelle continuent de s’appliquer aux IFI, puisqu’elles sont avant tout agréées comme banques ou SFD. Cela impose une double exigence : respecter les règles prudentielles classiques et satisfaire, en plus, aux règles de conformité charaïque.

Cette articulation explique pourquoi la BCEAO prépare un Conseil de conformité central à l’échelle régionale. Le projet n’est pas nouveau : il figurait déjà dans les travaux de révision du cadre bancaire évoqués par la banque centrale. Ce futur organe doit harmoniser les interprétations, standardiser les produits et trancher les divergences de lecture entre conseils internes des institutions. Pour les opérateurs, c’est une étape attendue. Pour le régulateur, c’est un moyen de réduire les ambiguïtés et d’éviter des pratiques dispersées d’un pays à l’autre.

Les questions comptables et fiscales restent, elles aussi, au cœur du débat. Des chercheurs cités par la BCEAO dans des travaux récents ont plaidé pour un référentiel comptable adapté, un reporting harmonisé et un cadre fiscal plus incitatif. Leur constat est simple : tant que les normes resteront partiellement pensées pour la finance classique, les produits participatifs auront du mal à se déployer à grande échelle. Ce point compte particulièrement pour les petites structures de microfinance, qui disposent de moyens de conformité plus limités que les grands groupes bancaires.

Ce que cela change pour les économies de l’Union

L’enjeu dépasse le seul segment de la finance islamique. Dans une Union qui a enregistré une croissance de 6,7 % en 2025 et une inflation moyenne de 0,0 % selon la BCEAO, le système financier régional cherche à canaliser davantage d’épargne vers l’économie réelle. Dans ce contexte, l’offre islamique peut attirer des clients jusque-là éloignés des banques, mais aussi séduire des épargnants et entrepreneurs qui recherchent des instruments fondés sur le partage du risque plutôt que sur le seul taux d’intérêt.

Pour les populations urbaines, l’effet attendu est surtout la diversification de l’offre. Pour les zones rurales, où la microfinance joue souvent un rôle de première porte d’entrée vers le système financier, l’intérêt est encore plus direct. Une institution de microfinance islamique peut proposer des services d’épargne, de financement commercial ou d’équipement plus compatibles avec l’activité informelle, à condition d’être bien supervisée et bien capitalisée. Le risque, sinon, serait de promettre de l’innovation sans profondeur opérationnelle.

La question de la conformité reste également centrale au regard des exigences de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. La BCEAO indique que le cadre LBC/FT appliqué aux IFI est identique à celui des autres établissements soumis au contrôle. Dans une région où les autorités monétaires veulent à la fois élargir l’accès aux services financiers et préserver la stabilité, cette vigilance n’est pas secondaire. Elle conditionne la crédibilité du secteur.

Une dynamique régionale à suivre de près

La trajectoire observée dans l’UEMOA rejoint une tendance plus large en Afrique de l’Ouest : la montée en puissance d’instruments financiers adaptés à des économies très fragmentées, où coexistent banques, microfinance, paiement mobile et circuits informels. À l’échelle régionale, l’UEMOA cherche à construire une cohérence entre inclusion financière, supervision prudentielle et innovation. La stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2030 adoptée par les ministres de l’Union s’inscrit d’ailleurs dans ce mouvement plus vaste.

Le prochain test sera réglementaire. Si le Conseil de conformité central voit effectivement le jour en 2026, il dira si l’Union est capable de passer d’une phase de lancement à une phase de structuration. C’est là que se jouera la suite : moins sur le volume des agréments que sur la qualité de la gouvernance, la solidité des dossiers, la lisibilité des produits et la capacité des institutions à servir durablement les économies locales.