Un front qui se fissure au Kordofan
Au Soudan, chaque bascule de loyauté dans les rangs armés dit quelque chose de plus large qu’un simple changement de camp. Elle raconte un conflit qui use les hommes, les alliances et les territoires. Dans le Kordofan du Nord, cette usure se voit désormais autant sur la ligne de front que dans les désertions.
Cette région est devenue un nœud stratégique. Elle relie Khartoum, Omdourman et le centre du pays aux axes qui mènent vers le Darfour. Les combats qui s’y déroulent pèsent donc sur les routes militaires, mais aussi sur les circuits commerciaux et humanitaires. L’ONU a déjà signalé des déplacements massifs dans les Kordofan, tandis que l’Union africaine dit suivre avec inquiétude la dégradation sécuritaire autour d’El-Obeid, capitale du Kordofan du Nord.
Des combattants des RSF passent à l’armée
Dimanche 2 août, un groupe de 45 combattants des Forces de soutien rapide, les RSF, a rejoint Omdourman, la ville jumelle de Khartoum, où il a été reçu par des unités de l’armée soudanaise. Les hommes sont arrivés avec des armes lourdes, des véhicules militaires et des munitions, selon les informations recoupées par la presse locale et internationale. Les trois chefs qui conduisaient le groupe seraient originaires de Bara, dans le Kordofan du Nord, une localité dont le contrôle reste disputé.
Les raisons avancées par ces déserteurs renvoient à deux réalités bien connues de cette guerre : les tensions internes et la question de la solde. Ils ont évoqué des discriminations tribales et des salaires impayés. Dans le même temps, plusieurs sources décrivent une pression militaire croissante sur les RSF dans le Kordofan du Nord, après des gains récents de l’armée et de ses alliés sur l’axe Bara–Um Sayala–Jabra al-Sheikh.
Cette défection n’est pas isolée. En mai, d’autres commandants, dont Ali Rizqallah dit « Al-Savana » et Al-Nour al-Qubba, avaient déjà quitté les RSF pour rallier l’armée. Human Rights Watch a, de son côté, noté que ces départs de cadres du mouvement paramilitaire n’effacent pas leur responsabilité dans de graves exactions présumées. Le basculement actuel montre surtout qu’une partie de la chaîne de commandement des RSF se fragilise sous la pression du terrain.
Pression militaire, fractures tribales et guerre de positions
Sur le terrain, l’armée soudanaise cherche à transformer ces défections en avantage tactique. Son discours est clair : plus les RSF perdent des hommes et des chefs, plus leur capacité à tenir le Kordofan s’érode. Les observateurs évoquent aussi une guerre plus longue, où les gains ne se mesurent pas seulement en villes reprises, mais en réseaux de loyauté défaits, en lignes logistiques coupées et en moral affaibli.
Le Kordofan du Nord cristallise cette logique. La zone protège l’accès à El-Obeid, carrefour vital entre le nord, le centre et l’ouest soudanais. Quand l’armée avance sur cet axe, elle sécurise des routes, réactive des flux et réduit l’espace de manœuvre adverse. À l’inverse, quand les RSF y attaquent, elles menacent les civils, les marchés, les transports et l’aide humanitaire. L’IRC a d’ailleurs averti en juillet qu’une offensive sur El-Obeid exposerait des centaines de milliers de personnes à une catastrophe humanitaire.
Cette guerre de positions a un coût immédiat pour la population. Dans le Kordofan, l’ONU a signalé des dizaines de milliers de nouveaux déplacés au début de l’année, puis une aggravation de l’insécurité alimentaire. À l’échelle du pays, les agences onusiennes parlent désormais d’environ 13 millions de personnes contraintes de fuir leur foyer depuis le début du conflit, dans une crise qui reste l’une des plus vastes au monde.
Une autre alerte venue du Darfour du Nord
Au même moment, une frappe de drone a visé le Darfour du Nord dimanche 2 août. Le groupe Emergency Lawyers a affirmé qu’au moins 35 personnes avaient été tuées et a attribué l’attaque à l’armée régulière. L’Associated Press a rapporté le même bilan et la même attribution, tout en rappelant qu’il s’agit d’un chiffre avancé par une organisation de défense des droits humains, dans un contexte de combats où les vérifications indépendantes restent difficiles.
Cette simultanéité compte. Elle montre que la guerre soudanaise ne se limite plus à une ligne de front unique. Elle combine défections, drones, sièges locaux, déplacements forcés et fragmentation des commandements. Khartoum, Omdourman, El-Obeid et les villes du Darfour sont désormais prises dans un même espace de guerre, où chaque victoire locale peut provoquer une réaction ailleurs.
À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse le Soudan lui-même. L’Union africaine, l’IGAD et le dispositif dit du Quintet appellent à un processus politique inclusif, mais la réalité militaire continue de dicter le rythme. Tant que les lignes de front bougeront plus vite que les négociations, chaque nouvelle défection sera lue comme un indice de faiblesse, mais aussi comme un signal politique. Le Soudan entre ainsi dans une phase où l’issue se joue autant dans les états-majors que dans les villes de l’intérieur.