Un hommage qui parle aussi de diplomatie
À Entebbe, un monument ne raconte jamais seulement le passé. Il dit aussi le présent, les alliances que Kampala choisit d’assumer, et la manière dont l’Ouganda veut relire un épisode longtemps chargé de mémoire et de politique. À cinquante ans du raid de 1976, le geste prend une dimension qui dépasse la seule commémoration militaire.
Le site compte, lui aussi, dans cette lecture. L’ancien terminal de l’aéroport d’Entebbe reste associé au détournement d’un vol Air France et à l’opération israélienne qui a suivi. L’aéroport de la ville, au bord du lac Victoria, est donc plus qu’un décor historique : c’est un lieu où se croisent mémoire nationale, récit israélien et diplomatie régionale.
Un geste officiel, à un moment très politique
Samedi, le chef des forces de défense ougandaises, le général Muhoozi Kainerugaba, a dévoilé une statue de Yonatan « Yoni » Netanyahu devant l’ancien terminal d’Entebbe. Le monument représente le commandant israélien arme à la main. Yoni Netanyahu a été tué le 4 juillet 1976 lors de l’assaut mené pour libérer des otages retenus à bord d’un appareil d’Air France détourné quelques jours plus tôt. Il reste le seul membre de l’unité israélienne tué pendant l’opération.
La cérémonie a aussi mis en scène un message politique clair. Kainerugaba, fils aîné du président Yoweri Museveni et figure centrale de l’appareil sécuritaire, a présenté ce monument comme un hommage au courage, au devoir et au dévouement. Cette prise de parole confirme que le sujet n’est pas seulement mémoriel. Il s’inscrit dans une séquence plus large de rapprochement visible entre Kampala et Tel-Aviv. En février 2026, la présidence ougandaise a reçu l’ambassadeur désigné d’Israël et évoqué la coopération économique, technologique, éducative et sécuritaire.
Ce rapprochement est porté au plus haut niveau de l’État. Yoweri Museveni a, à plusieurs reprises, défendu l’idée d’une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien. Il distingue ainsi le dialogue bilatéral avec Israël de la question palestinienne, tout en s’inscrivant dans une diplomatie de diversification des partenariats. Dans le langage ougandais, le message est simple : conserver des marges de manœuvre, sans enfermer Kampala dans un seul camp.
Entebbe, 1976 : un souvenir encore lourd
Le raid d’Entebbe reste un épisode majeur de l’histoire israélienne et un événement traumatique pour l’Ouganda de l’époque. Des membres du Front populaire de libération de la Palestine, accompagnés de deux militants allemands selon les sources disponibles, avaient détourné un avion d’Air France reliant Tel-Aviv à Paris après une escale à Athènes. L’appareil avait été forcé d’atterrir à Entebbe, où les pirates de l’air avaient séparé plusieurs passagers juifs et israéliens des autres voyageurs. Ils réclamaient la libération de prisonniers détenus en Israël et ailleurs.
Après plusieurs jours de négociations, les forces israéliennes avaient lancé leur assaut dans la nuit du 3 au 4 juillet 1976. La quasi-totalité des otages avait été libérée. Trois otages avaient été tués pendant l’opération, et des soldats ougandais avaient également péri dans les combats, qui ont duré moins d’une heure. Le régime d’Idi Amin, alors hostile à Israël et aligné sur la cause palestinienne, avait subi une humiliation militaire et symbolique majeure. L’Organisation de l’unité africaine, ancêtre de l’Union africaine, avait dénoncé une violation de la souveraineté ougandaise.
Cinquante ans plus tard, l’Ouganda contemporain tient à marquer une distance nette avec cette époque. Kainerugaba a insisté sur le fait que le régime d’Idi Amin ne représentait pas le peuple ougandais. Cette distinction est importante. Elle permet à Kampala de condamner un passé autoritaire tout en valorisant un présent présenté comme constitutionnel et ouvert aux coopérations internationales. Le récit officiel cherche donc à transformer un lieu de conflit en lieu de reconnaissance.
Ce que ce choix dit de l’Ouganda d’aujourd’hui
Le signal envoyé par Kampala est multiple. D’abord, il parle aux partenaires israéliens. Ensuite, il s’adresse à une partie de l’opinion ougandaise sensible aux enjeux de sécurité, d’investissement et de visibilité internationale. Enfin, il rappelle que l’aéroport d’Entebbe reste un espace stratégique, au-delà de sa charge historique. Dans un pays où l’État met en avant la stabilité, les infrastructures et les partenariats extérieurs, ce type de cérémonie devient un outil de diplomatie publique.
La portée régionale est réelle. L’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, un bloc qui réunit huit États partenaires et cherche à approfondir l’intégration politique, économique et sécuritaire. Dans ce cadre, Kampala veut apparaître comme un acteur fiable, capable de dialoguer avec plusieurs partenaires à la fois. Le choix de célébrer Yoni Netanyahu ne change pas seulement un paysage mémoriel local ; il s’inscrit aussi dans une stratégie de projection internationale au sein d’une Afrique de l’Est où les questions de sécurité, de circulation et de diplomatie restent étroitement liées.
Pour la population, l’enjeu est plus concret qu’il n’y paraît. Les symboles d’État peuvent consolider une narration nationale, mais ils disent aussi la place que Kampala veut occuper dans les équilibres du moment : un partenaire sûr, un interlocuteur militaire crédible et un pays qui cherche à capitaliser sur sa position au carrefour de l’Afrique des Grands Lacs et de la région est-africaine. Sur ce point, Entebbe reste un lieu hautement signifiant. C’est là que l’histoire, la sécurité et la diplomatie continuent de se rencontrer.