À Kinshasa, la mémoire devient un terrain politique

En République démocratique du Congo, le devoir de mémoire n’est plus une simple cérémonie. Il touche désormais à la justice, à l’archive et à la place que le pays veut occuper dans l’histoire des violences de l’Est. À Kinshasa, la journée du Genocost a remis au centre une question simple et lourde à la fois : comment nommer les crimes, préserver les preuves et empêcher que l’oubli ne referme le dossier des victimes ?

Le contexte compte. Depuis des années, la RDC cherche à faire reconnaître au niveau national et international les crimes commis dans l’Est, une région meurtrie par les guerres, les déplacements forcés et les violences sexuelles. La capitale congolaise, Kinshasa, porte désormais ce combat dans ses institutions, tandis que l’Est continue de subir les effets de la guerre, notamment dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.

Ce que Kinshasa a annoncé

Le 2 août 2025, puis à nouveau dans le prolongement des commémorations de 2026, Félix Tshisekedi a présidé la cérémonie du Genocost au mémorial érigé à Kinshasa. Il a réaffirmé l’engagement de l’État en faveur de la vérité, de la justice, de la réparation et de la sécurité des victimes, tout en appelant le Parlement à soutenir un cadre juridique plus solide pour la mémoire nationale. La présidence congolaise a indiqué qu’un musée du Genocost devait voir le jour afin de conserver les archives, les témoignages, les preuves matérielles et les travaux scientifiques liés aux crimes documentés.

Cette orientation ne sort pas de nulle part. Le gouvernement congolais a déjà mis en place des instruments liés aux réparations et à la justice transitionnelle, notamment le FONAREV, le Fonds national des réparations des victimes de violences sexuelles liées aux conflits et des crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité. Dans le même mouvement, la stratégie nationale pour la reconnaissance des génocides commis en RDC a été validée en février 2026, selon l’Agence congolaise de presse, ce qui montre que Kinshasa veut transformer la commémoration en politique publique durable.

Le choix du mot Genocost n’est pas anodin. Il renvoie à l’idée d’un « génocide pour des gains économiques », expression utilisée par les autorités et plusieurs acteurs congolais pour décrire l’imbrication entre guerre, prédation des ressources et crimes de masse. Ebuteli, centre congolais de recherche, rappelle toutefois que la bataille autour du mot est aussi une bataille sur le récit national : qui dit le crime, qui le prouve, et qui le transmet ?

Une guerre toujours présente derrière la cérémonie

Au même moment, l’Est du pays reste sous pression. Les Nations unies, Human Rights Watch et d’autres sources ont documenté l’offensive du M23 et le rôle attribué par plusieurs rapports au Rwanda dans le soutien à ce mouvement armé. Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté en février 2025 la résolution 2773, condamnant les offensives en cours et réclamant le retrait des forces rwandaises du territoire congolais.

Les effets se mesurent dans la vie quotidienne. L’UNFPA a parlé d’une crise humanitaire massive dans l’Est, avec plus de 400 000 personnes déplacées en quelques semaines au début de 2025 et des millions de personnes déjà en situation de déplacement dans le pays. Le Programme alimentaire mondial a, de son côté, averti en mai 2025 que l’insécurité alimentaire s’aggravait dans les provinces affectées par le conflit. Pour les villes comme Goma, les campagnes autour de la capitale du Nord-Kivu et les zones rurales enclavées, la guerre signifie moins de soins, moins de commerce, moins d’école et davantage de vulnérabilité.

C’est dans ce contexte qu’une rescapée évoquée pendant la cérémonie a raconté la mort de son mari lors de la prise de Goma en 2025. Human Rights Watch a, de son côté, documenté des exécutions sommaires de civils à Goma au moment des combats de février 2025. Le fait est important : la mémoire officielle n’est pas seulement tournée vers les décennies passées. Elle se nourrit aussi de violences encore fraîches, que les habitants de l’Est n’ont pas cessé de vivre.

Le débat sur la Constitution, la justice et le pouvoir

La cérémonie du Genocost a aussi servi de caisse de résonance à une controverse intérieure. Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a averti à plusieurs reprises contre tout projet de révision constitutionnelle dans le contexte actuel. Dans une lettre ouverte publiée fin juin 2026, il a estimé que cette voie risquait d’enfermer le pays dans une nouvelle crise politique, au moment où le second mandat de Félix Tshisekedi doit s’achever en 2028. Radio Okapi et Actualite.cd ont relayé cette prise de position, qui traduit une inquiétude partagée par plusieurs acteurs de la société civile congolaise.

Le fond du débat est clair. Pour le pouvoir, renforcer la mémoire nationale et la justice transitionnelle doit aider à consolider l’État et à obtenir une reconnaissance internationale des crimes commis en RDC. Pour les critiques, la priorité doit rester la sécurité, l’unité du pays et le respect de l’équilibre institutionnel. Dans un pays où la guerre à l’Est pèse déjà sur le calendrier politique, la moindre initiative constitutionnelle est aussitôt lue à travers le prisme de la méfiance.

Ce que cette séquence dit de la RDC et de l’Afrique centrale

La portée dépasse la seule RDC. En Afrique centrale, les conflits qui mêlent ressources, frontières poreuses et groupes armés laissent souvent derrière eux un vide documentaire. Kinshasa tente ici l’inverse : archiver, nommer, enseigner, et inscrire les victimes dans une mémoire nationale formalisée. Si ce chantier aboutit, il pourrait servir de référence à d’autres pays confrontés à des violences de masse et à la difficulté de bâtir une mémoire publique sans nier les responsabilités politiques.

La suite se jouera sur plusieurs fronts : la mise en place effective du musée annoncé, l’adoption de textes sur la justice transitionnelle, l’évolution du dossier sécuritaire dans l’Est et la capacité des institutions congolaises à garder la mémoire à distance des calculs de pouvoir. À Kinshasa, le Genocost n’est donc pas seulement une date commémorative. C’est devenu un test de crédibilité pour l’État congolais, et un signal envoyé à toute la région des Grands Lacs.