Un marché électrique qui soulage peu, malgré les paiements publics

À Abuja, la facture de l’électricité ne se lit pas seulement en mégawatts. Elle se mesure aussi en dettes, en arriérés et en centrales qui ralentissent faute de gaz. Au Nigeria, le gouvernement tente d’éponger une partie du passif du secteur, mais la remise à niveau financière ne suffit pas, à elle seule, à remettre le courant au centre du système. Les données publiées ces dernières semaines montrent un secteur toujours pris dans une spirale de sous-recouvrement, de factures impayées et de pénuries de combustible.

Le problème est structurel. Le Nigeria repose encore très largement sur des centrales thermiques alimentées au gaz, une dépendance que des sources officielles et sectorielles situent autour de 70 % de la production sur réseau. Quand les distributeurs encaissent mal, ils paient mal. Quand les producteurs ne sont pas réglés, ils paient mal, à leur tour, leurs fournisseurs de gaz. La chaîne se grippe, et la production suit.

Les faits : un allègement de dette, mais pas un redémarrage

Le gouvernement fédéral a engagé une première tranche de remboursement d’environ 501 milliards de nairas au titre du programme de règlement des arriérés du secteur électrique. Selon les informations rendues publiques à Abuja, 333 milliards de nairas ont déjà été versés à huit sociétés de production, couvrant 17 sites de production. L’exécutif prépare aussi une deuxième émission obligataire de 729 milliards de nairas pour poursuivre l’opération. Cette séquence financière vise à restaurer la liquidité du marché, pas à réécrire le modèle.

Mais l’accalmie comptable ne se traduit pas encore sur le terrain. L’Association des sociétés de production d’électricité, qui représente les producteurs, soutient que les centrales continuent de subir des coupures de gaz parce que les paiements n’arrivent pas au bon rythme. Des centrales thermiques ont déjà été mises à l’arrêt par leurs fournisseurs, et certaines accumulent aussi des retards de salaires et d’exploitation. Une centrale de 190 MW à Ibom, dans l’État d’Akwa Ibom, est citée parmi les cas de blocage prolongé.

Le cœur du blocage tient à l’architecture du marché. Nigerian Bulk Electricity Trading Plc, la structure publique qui achète l’électricité en gros, dépend des paiements des distributeurs. Or les DisCos collectent moins qu’elles ne devraient et reversent trop peu. Cette fuite de trésorerie finit par remonter vers les producteurs, puis vers les fournisseurs de gaz. Le cercle est connu à Abuja depuis des années. Le fait nouveau, c’est que l’État choisit désormais d’y répondre par des obligations et des paiements étalés.

Pourquoi le soulagement budgétaire ne règle pas la panne du marché

Cette crise n’est pas seulement technique. Elle touche la manière dont le Nigeria finance un service public essentiel. Les producteurs réclament des paiements plus rapides, les fournisseurs de gaz veulent être réglés avant de livrer, les distributeurs disent ne pas recouvrer assez, et les ménages contestent des factures jugées trop lourdes pour un service irrégulier. La tension est donc à la fois financière et sociale. Elle pèse sur les entreprises formelles, qui doivent compenser avec des groupes électrogènes, et sur les foyers, surtout hors des grands centres urbains.

Les effets sont particulièrement visibles en dehors des capitales économiques. Dans les villes, une part des ménages et des commerces contourne la panne par l’autoproduction. Dans les zones rurales, l’absence de réseau fiable signifie souvent absence d’activité productive régulière. Le soutien de la Banque mondiale à l’accès à l’électricité au Nigeria rappelle d’ailleurs que le défi ne porte pas seulement sur la capacité installée, mais sur l’accès effectif et durable. En 2023, environ 61 % de la population avait accès à l’électricité, contre 33 % en zone rurale, selon la Banque mondiale.

Le Nigeria reste aussi le pays qui compte le plus grand nombre de personnes sans électricité au monde, avec environ 85 à 90 millions de personnes non raccordées selon les séries de la Banque mondiale consultées. Ce chiffre donne la mesure du paradoxe : première économie d’Afrique par sa taille, premier marché électrique du continent en potentiel, mais encore incapable d’offrir une continuité minimale à une large partie de sa population. Le pays a besoin d’investissements massifs pour atteindre l’accès universel d’ici 2030, un objectif que des évaluations récentes chiffrent à 34,5 milliards de dollars.

Une question nigériane, mais aussi ouest-africaine

La portée dépasse le seul Nigeria. Dans l’espace CEDEAO, les réseaux électriques se construisent encore par à-coups, avec des interconnexions, des échanges d’énergie et une forte attente vis-à-vis des grands pays producteurs. Quand Abuja peine à stabiliser son propre marché, la crédibilité régionale des ambitions d’intégration énergétique s’en trouve affectée. Le Nigeria, qui devrait jouer un rôle d’ancrage, devient aussi un révélateur des limites du modèle ouest-africain fondé sur quelques pôles puissants et beaucoup de dépendances.

Le sujet a aussi une dimension industrielle. Le gouvernement de Bola Tinubu cherche à rassurer les investisseurs, à restaurer la confiance et à relancer le financement privé. Mais les annonces sur la dette ne suffisent pas si le prix de l’électricité, les pertes de réseau, la discipline de paiement et la gouvernance du marché restent inchangés. Le président de la République, dont le siège est à Abuja, sait que la question électrique pèse sur l’inflation, sur la compétitivité manufacturière et sur les recettes fiscales. C’est donc un test de crédibilité économique autant qu’un dossier énergétique.

À court terme, le vrai indicateur à surveiller n’est pas seulement le montant des obligations émises. C’est la capacité du système à payer régulièrement le gaz, à limiter les pertes des distributeurs et à éviter de nouvelles mises à l’arrêt. Sans cela, chaque remboursement public risque de se faire rattraper par de nouveaux arriérés. Le Nigeria avance ainsi sur une ligne de crête : corriger un vieux passif sans construire, encore, le marché capable d’empêcher sa reconstitution.