Le coût du courant pousse les industriels à changer de logique

À Pretoria, les débats sur l’électricité ne se limitent plus à la fiabilité du réseau. Ils touchent désormais la manière même dont les entreprises sud-africaines achètent leur énergie, gèrent leurs coûts et sécurisent leur production. Dans un pays où les tarifs d’Eskom ont encore été relevés pour l’exercice 2026/27, la pression sur les grands consommateurs reste forte.

Cette tension explique l’intérêt croissant pour des solutions qui combinent solaire, batteries et wheeling, c’est-à-dire le transport d’une électricité produite en un lieu vers le client final via les réseaux publics. Eskom décrit ce mécanisme comme un levier de marché déjà utilisé pour contourner la contrainte du site unique de production et pour mieux valoriser les réseaux existants.

Un projet pensé pour le Highveld industriel

Dans ce contexte, le projet baptisé Highveld Hybrid Energy doit prendre forme près d’eMalahleni, dans le Mpumalanga, une province longtemps associée au charbon et à l’industrie lourde. Il est porté par SolarAfrica, MPower et Fledge Capital, avec une puissance annoncée de 184 MW solaires et 300 MWh de stockage. L’objectif affiché est une mise en service commerciale à partir de 2029, avec une fourniture d’électricité destinée aux entreprises par wheeling.

Le choix du Mpumalanga n’est pas anodin. La province concentre une part décisive de l’histoire énergétique du pays, mais elle devient aussi un laboratoire de reconversion. Les autorités sud-africaines ont d’ailleurs inscrit la réforme du secteur dans l’Electricity Regulation Amendment Act, promulgué en 2024, qui ouvre davantage le marché à la concurrence et à la vente d’électricité entre acteurs privés.

Ce cadre compte autant que le projet lui-même. Le seuil d’exemption de licence pour la production autonome a été relevé à 100 MW, ce qui a accéléré la multiplication des opérations privées à l’échelle industrielle. En parallèle, la réglementation s’oriente vers un marché plus ouvert, avec une place plus claire pour le trading d’électricité.

Pourquoi le solaire avec batteries devient plus attractif

Le groupe SolarAfrica met en avant un argument très concret : l’économie. Selon l’entreprise, le wheeling permettrait au solaire de couvrir jusqu’à 90 % des besoins d’un client consommant surtout en journée, contre environ 60 % pour un site fonctionnant sans interruption. L’entreprise affirme aussi que l’électricité livrée pourrait coûter jusqu’à 50 % de moins que la seule composante énergie des tarifs d’Eskom. Cette estimation doit être lue comme une assertion de l’opérateur, mais elle éclaire la logique du marché.

Le stockage de 300 MWh ajoute une pièce importante à l’équation. Il ne s’agit pas seulement de produire pendant les heures d’ensoleillement. Il faut aussi prolonger l’usage du solaire après le pic de midi et réduire les prélèvements sur le réseau quand la demande reste élevée. Dans un pays où les entreprises cherchent une électricité plus prévisible, cette capacité de décalage vaut presque autant que la puissance installée.

Les chiffres publics sur le secteur vont dans le même sens. Eskom a indiqué que les tarifs standard de ses clients directs ont été ajustés de 8,76 % à compter du 1er avril 2026, tandis que les achats en vrac des municipalités ont aussi été relevés. Le distributeur a en outre renforcé l’idée que le wheeling doit contribuer davantage aux coûts du système.

Une stratégie industrielle plus large qu’un seul chantier

Highveld Hybrid Energy ne sort pas de nulle part. SolarAfrica a déjà bouclé en février 2026 le financement de SunCentral 2, une centrale solaire de 114 MW, présentée comme une étape supplémentaire vers un portefeuille de 1 GW destiné au wheeling. La logique est la même : vendre une électricité plus compétitive à des clients industriels qui veulent des contrats longs, une livraison stable et moins d’exposition aux hausses tarifaires.

Le mouvement dépasse d’ailleurs la seule entreprise. En 2026, plusieurs transactions majeures de solaire et de stockage pour des off-takers privés ont confirmé l’intérêt des industriels sud-africains pour les contrats d’achat d’électricité à long terme. Des acteurs comme Sibanye-Stillwater ont encore renforcé leur recours à des accords d’approvisionnement renouvelable, ce qui montre que la demande ne vient plus seulement des groupes les plus exposés aux coupures, mais aussi de ceux qui cherchent à maîtriser leurs coûts sur plusieurs années.

Cette évolution touche aussi la géographie économique du pays. Le Cap-Nord reste un terrain privilégié pour les grandes centrales solaires, mais le Highveld du Mpumalanga devient, lui, un espace de réemploi industriel. Il ne s’agit plus seulement d’installer des panneaux là où le rayonnement est maximal. Il faut aussi rapprocher la production des zones de consommation lourde, tout en s’appuyant sur les lignes d’Eskom et sur des règles de marché plus souples.

Ce que cela dit de l’Afrique australe

Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu dépasse le dossier énergétique. Pretoria cherche à conjuguer sécurité d’approvisionnement, compétitivité industrielle et transition bas carbone. Le gouvernement a fait de la réforme du secteur une priorité, et la SADC pousse, elle aussi, une transition régionale qui passe par davantage de renouvelables et d’efficacité énergétique.

À l’échelle de l’Afrique australe, le signal est net : les projets hybrides deviennent bancables quand ils répondent à trois exigences à la fois, produire à coût maîtrisé, livrer de façon fiable et s’inscrire dans un cadre réglementaire lisible. C’est aussi ce qui attire les capitaux privés. Les entreprises ne financent plus seulement des mégawatts. Elles financent une nouvelle façon de faire circuler l’électricité, plus souple et plus proche des besoins réels des clients.

Le prochain point de vigilance sera donc moins la technologie que son exécution : raccordement, réseau, contrats de wheeling, calendrier de construction et capacité des régulateurs à suivre un marché qui s’ouvre vite. En Afrique du Sud, la bataille de l’électricité se joue désormais autant dans les postes de transformation et les règles tarifaires que dans les centrales elles-mêmes.