Une mine qui change d’échelle à Yaouré
À Yaouré, dans le centre de la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse la simple extraction d’or. Le site passe d’une logique de carrière à ciel ouvert à une phase souterraine plus technique, plus longue à installer, mais aussi plus décisive pour la durée de vie de la mine. Dans un pays où l’or est devenu un pilier de la montée en puissance minière, ce basculement raconte une ambition claire : produire davantage, plus longtemps, et avec une chaîne de valeur mieux structurée.
Cette évolution intervient dans un contexte national très particulier. La Côte d’Ivoire a fait de l’or un levier de diversification économique, aux côtés du cacao, de l’anacarde et de l’énergie. Le portail économique public rappelle que le pays comptait 13 mines d’or en exploitation en 2024, contre 4 en 2015, et que la production aurifère est passée de 23,54 tonnes en 2015 à 59,124 tonnes en 2024. L’État vise 61 tonnes en 2025, puis 63 tonnes en 2026. Le secteur minier doit aussi gagner en formalisation, notamment dans l’artisanat aurifère, où les pertes et les risques restent élevés.
Ce que révèle le virage souterrain
Selon Perseus Mining, la décision finale d’investissement pour le projet souterrain CMA a été prise en janvier 2025. La compagnie décrit Yaouré comme le premier chantier souterrain mécanisé du pays. Elle a ensuite annoncé plusieurs jalons de montée en puissance, dont le premier tir en septembre 2025, puis le premier minerai extrait en janvier 2026. Dans son rapport trimestriel publié fin janvier 2026, le groupe indique que CMA Underground sera le premier projet souterrain mécanisé de Côte d’Ivoire.
Le site reste pour l’instant dominé par le ciel ouvert, mais l’extension souterraine change déjà la trajectoire industrielle de l’ensemble. Le rapport de janvier 2026 fait état de 226 532 onces d’or produites à Yaouré sur l’année civile 2025, soit 52 % de la production totale du groupe sur cette période. Il précise aussi que le gouvernement ivoirien perçoit une redevance additionnelle de 2 % sur le revenu, signe que l’État suit de près l’économie du projet. De son côté, la direction minière ivoirienne indique que l’État détient 10 % de Perseus Mining Yaouré, un niveau de participation qui place la puissance publique dans la structure du capital, même si l’opérateur reste privé.
Dans le détail, Yaouré n’est pas seulement un site productif. C’est aussi un employeur important, avec plus de 1 200 personnes, dont 93 % de ressortissants ivoiriens, selon les éléments publiés par l’entreprise. Ce point compte dans un pays où l’acceptabilité sociale des mines dépend de l’accès local aux emplois, de la sous-traitance et des retombées dans les localités riveraines. Le passage au souterrain suppose aussi davantage de compétences, de formation et de contrôle de la sécurité. C’est précisément le type de segment où l’industrie minière ivoirienne veut monter en gamme.
Pourquoi ce projet compte au-delà du seul site
L’intérêt du projet Yaouré ne se limite pas à l’entreprise. Dans une économie ivoirienne encore très dépendante des matières premières agricoles, l’or est devenu l’un des rares segments capables d’attirer des capitaux lourds, de prolonger des gisements existants et d’ancrer des chaînes de sous-traitance techniques. Le portail officiel de l’économie ivoirienne rappelle que le potentiel aurifère national est estimé à 600 tonnes, réparties dans plusieurs zones du pays, et que la montée en production doit se poursuivre avec de nouveaux projets, dont Lafigué, Koné et Doropo.
La dimension régionale est tout aussi importante. En Afrique de l’Ouest, les investisseurs arbitrent entre plusieurs juridictions minières. La Côte d’Ivoire tire parti d’un environnement jugé plus stable que certains voisins du Sahel, où les relations entre États et opérateurs se sont durcies. Cette différence de climat des affaires explique en partie le déplacement des investissements vers Abidjan et vers les régions minières ivoiriennes. Le résultat est visible : la Côte d’Ivoire consolide sa place parmi les pôles aurifères ouest-africains, sans renoncer à une participation publique minoritaire et à un pilotage plus affirmé du secteur.
Le projet a aussi une portée politique. Le développement d’une première mine souterraine mécanisée ouvre un nouveau standard industriel. Il implique des normes plus exigeantes en matière de ventilation, de sécurité, de formation et de suivi géotechnique. Il annonce également une autre manière de penser la durée de vie des gisements : non plus seulement extraire vite, mais prolonger une exploitation rentable au-delà des fosses à ciel ouvert. Perseus dit vouloir maintenir Yaouré en production jusqu’en 2037 au moins. Si cet horizon se confirme, le site restera un actif industriel majeur bien au-delà du cycle habituel des découvertes rapides.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois
La suite se jouera sur trois plans. D’abord, la cadence réelle de montée en production du souterrain, qui dira si la promesse technique tient. Ensuite, la place des infrastructures locales, car toute extension minière pèse sur les routes, l’eau, l’électricité et les services autour des sites. Enfin, la capacité de l’État ivoirien à transformer la rente aurifère en emplois durables, en formation et en activités locales. Le pays a déjà choisi une ligne claire : faire de l’or un moteur de diversification, sans perdre de vue l’encadrement public du secteur.
À l’échelle panafricaine, Yaouré illustre une tendance plus large : plusieurs États veulent retenir davantage de valeur sur leur sol, tout en continuant d’attirer les opérateurs privés et les capitaux internationaux. La Côte d’Ivoire cherche à tenir cet équilibre avec une formule pragmatique. Si le virage souterrain de Yaouré réussit, il servira de référence à d’autres projets dans le pays et, plus largement, dans les bassins aurifères d’Afrique de l’Ouest.