Quand les restes deviennent un langage
Dans les villes méditerranéennes comme Valence, le déchet organique n’est plus seulement une question de poubelle. Il devient un sujet de création, de ville durable et de sol vivant. C’est précisément là que se situe le travail de Yasmina Benabdelkrim, artiste hispano-algérienne qui a déplacé son geste de la mode vers le compost, sans renoncer à la matière ni à la couleur.
Ce basculement parle aussi à l’Afrique. Les grandes villes du continent produisent de plus en plus de déchets organiques, tandis que les politiques de circularité gagnent du terrain. L’Union africaine a d’ailleurs adopté un plan continental pour l’économie circulaire sur la période 2024-2034, avec l’idée de transformer les déchets en ressources et de soutenir l’innovation locale. Le compost, dans ce cadre, n’est pas un symbole bucolique. C’est un outil concret pour les sols, l’agriculture et les économies urbaines.
De la couture à la matière organique
Née à Valence en 1990 d’un père algérien et d’une mère espagnole, Yasmina Benabdelkrim a grandi en Espagne avant de partir à Paris à 17 ans. Elle y a étudié à l’École de la Chambre syndicale de la couture parisienne, puis a travaillé dans les circuits de la mode entre Paris et New York. Ses débuts l’ont conduite vers des maisons et des titres très exposés, dans un univers où l’image, la coupe et la narration comptent autant que la pièce elle-même.
Mais cette trajectoire linéaire s’est fissurée. Le métier l’a amenée à comprendre toute la chaîne de fabrication d’une image, de la conception au récit final. Puis la fatigue, plus simplement, a ouvert une autre question : que faire d’un savoir-faire fondé sur le volume, les textures et la composition, quand la logique de production commence à lui sembler épuisante ? Son passage vers les arts plastiques n’a pas été une rupture brutale. C’est plutôt un déplacement du regard.
Cette évolution est devenue visible en 2017, lorsqu’elle a figuré parmi les visages d’une campagne mondiale d’Acne Studios photographiée par Paolo Roversi. Cette reconnaissance a confirmé sa place dans l’écosystème de l’image, mais elle n’a pas refermé le doute. Benabdelkrim a ensuite élargi sa pratique à la photographie, à la sculpture et à l’installation, en s’autodéfinissant comme artiste pluridisciplinaire autodidacte dans le champ des arts visuels.
Le compost comme atelier, le jardin comme cadre
Le cœur de son travail est né d’une idée simple : pourquoi considérer comme inutile ce qui reste après le repas, alors qu’il s’agit encore de matière ? À partir de cette question, l’artiste a commencé à composer avec des peaux de bananes, des fruits trop mûrs, des légumes et d’autres résidus alimentaires. Elle assemble les formes, stabilise la sculpture par la congélation, puis la photographie ou la scanne avant de laisser la matière retourner au compost. L’œuvre durable n’est donc pas l’objet lui-même, mais son image.
Ce protocole donne à voir une idée forte : le déchet n’est pas une vérité naturelle, c’est une construction sociale. La matière organique ne disparaît pas. Elle se transforme. L’Organisation des Nations unies pour l’environnement rappelle que le compostage fait partie des meilleures options pour gérer les déchets organiques, réduire la dépendance aux engrais chimiques et aider les sols à retrouver leur fertilité. Pour l’Afrique, où l’agriculture reste un pilier économique et social dans de nombreux pays, cette logique rejoint des enjeux très concrets de production et de résilience.
Benabdelkrim a développé ce travail au Mexique, notamment à Oaxaca et dans l’État de Jalisco, puis à Jerez de la Frontera, Paris et Valence. Ce déplacement géographique compte. Il montre que la matière circule autant que les idées. Chaque série devient un journal de lieux, de repas et de gestes, avec des matériaux variables selon les saisons et les contextes. Dans cette logique, Valence n’est pas seulement sa ville natale. C’est aussi un point d’ancrage où se croisent Méditerranée, circulation culturelle et recherche plastique.
Une lecture utile pour l’Afrique urbaine
Son exposition personnelle à Valence en 2022, présentée dans la serre froide du Jardin botanique de l’Université de Valence, a réuni plusieurs ensembles de travaux, dont des sculptures éphémères et des scans aux formes presque abstraites. Le choix du Jardin botanique n’était pas décoratif. Il installait les œuvres au milieu d’un lieu consacré aux plantes, à la transmission scientifique et à la conservation du vivant. C’est un cadre cohérent pour une œuvre qui parle de décomposition, de régénération et de retour au sol.
Ce type de démarche trouve un écho particulier dans les villes africaines où la question des déchets organiques devient centrale. L’African Circular Economy Alliance et l’African Development Bank poussent des modèles qui valorisent les ressources locales, y compris les biodéchets. L’initiative continentale ne se limite pas aux grands discours sur le climat. Elle vise aussi des chaînes de valeur plus courtes, des emplois plus locaux et des systèmes de traitement mieux adaptés aux réalités urbaines et périurbaines.
À ce titre, le travail de Benabdelkrim n’est pas seulement esthétique. Il rejoint une discussion plus large sur la souveraineté matérielle : que fait-on des ressources après usage ? Qui capte la valeur des restes ? Qui décide qu’une matière ne vaut plus rien ? Dans plusieurs capitales africaines, ces questions touchent autant les municipalités que l’économie informelle, les marchés, les vendeurs de rue et les ménages. Le compost, ici, devient une réponse possible, mais aussi une manière de réapprendre à regarder ce qui est rejeté.
Au-delà de l’image, une écologie de la conception
La suite de sa trajectoire confirme cette cohérence. Son projet Waste Is a Human Invention a été retenu dans l’édition inaugurale de Decade of Change, avant une circulation à Hong Kong puis à New York. Ensuite, en 2025, elle a ouvert à Valence un espace appelé Aguas Internacionales, pensé pour la création, la production visuelle et les échanges entre disciplines. L’enjeu n’est plus seulement de montrer une œuvre, mais d’organiser un lieu où les idées, les images et les gestes de fabrication se répondent.
Cette logique prolonge son approche de studio : produire sans gaspiller davantage de ressources, penser l’image dès sa conception, et non seulement corriger son impact après coup. Cette méthode parle à toute une génération d’artistes, de designers et de créateurs du continent et de la diaspora qui travaillent entre artisanat, image, environnement et économie circulaire. Elle rappelle aussi qu’une matière rejetée peut encore nourrir, transformer et relier des mondes. Le geste n’est pas seulement de recycler. C’est de changer la valeur qu’on attribue à ce qui reste.