À Accra, le secteur électrique gagne du temps, pas encore la bataille
Au Ghana, la facture de l’électricité ne se lit pas seulement en cedis. Elle se mesure aussi en confiance, en discipline de paiement et en capacité de l’État à faire tourner un système qui coûte cher avant même de produire le moindre kilowattheure. À Accra, la question n’est plus de savoir s’il faut réformer, mais comment éviter qu’une amélioration comptable ne cache une fragilité plus profonde.
Le pays avance pourtant dans un contexte plus large de stabilisation macroéconomique. Après plusieurs années de tensions budgétaires et d’ajustements liés à la dette, le gouvernement cherche à sécuriser les secteurs qui pèsent le plus sur les finances publiques. L’énergie en fait partie, car les pertes de distribution, les impayés et les engagements envers les producteurs privés continuent de fragiliser les comptes.
Ce que le gouvernement a annoncé
Mardi 28 juillet 2026, le ministère de l’Énergie a présenté de nouveaux gains issus de la renégociation des contrats liant l’État à neuf producteurs privés d’électricité. Selon les informations relayées localement, ces ajustements auraient généré plus de 240 millions de dollars d’économies. Le même responsable a expliqué que certaines entreprises reçoivent désormais entre 80 % et 90 % de leurs factures mensuelles, avec l’objectif affiché d’atteindre 100 %.
Le gouvernement dit aussi avoir renforcé un mécanisme centralisé de gestion des recettes du secteur, afin de réduire les impayés et de mieux faire circuler les paiements entre l’État, les distributeurs et les producteurs. Dans le même temps, une garantie de 500 millions de dollars de la Banque mondiale aurait été rétablie pour des projets gaziers jugés clés. Ces éléments vont dans le sens d’une remise en ordre financière, mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à résoudre les failles de fond.
À l’échelle institutionnelle, le Ghana a aussi créé en 2025 un comité de pilotage chargé de tester une participation du secteur privé dans la facturation et le comptage d’ECG, la compagnie publique de distribution. Le gouvernement présente cette piste comme une modernisation ciblée, sans privatisation de l’entreprise. C’est un point sensible, car il touche à la frontière entre service public, efficacité commerciale et contrôle politique d’un secteur stratégique.
Pourquoi la crise électrique n’est pas réglée
Le cœur du problème reste connu. La Banque mondiale a récemment abaissé l’évaluation du programme de redressement énergétique du Ghana de « modérément satisfaisant » à « insatisfaisant », en invoquant des retards d’exécution, des contraintes de financement et des blocages administratifs. Elle a aussi estimé que les pertes combinées d’ECG et de la Northern Electricity Distribution Company, ou NEDCo, restent autour de 1,5 milliard de dollars, bien au-dessus de l’objectif de 525 millions fixé pour fin 2027.
Ces chiffres disent une chose simple : renégocier des contrats aide, mais cela ne répare ni les pertes techniques dans le réseau, ni les pertes commerciales, ni la faiblesse du recouvrement. L’Institut de recherche statistique, sociale et économique de l’Université du Ghana a d’ailleurs rappelé que les économies obtenues à court terme ne règlent pas les défauts structurels, notamment la discipline de paiement et la fuite des recettes tout au long de la chaîne.
Le Fonds monétaire international pousse, lui, vers une implication plus forte du privé dans la distribution. Dans sa dernière consultation au titre de l’Article IV, le FMI a recommandé de finaliser la participation du secteur privé dans la distribution, de renforcer la discipline de paiement et de réduire les arriérés hérités. Mais cette ligne se heurte à une réserve politique claire : le président John Dramani Mahama a défendu le maintien d’ECG comme acteur public central. Le débat n’oppose donc pas seulement deux modèles économiques ; il révèle aussi un arbitrage entre souveraineté de gestion et urgence de performance.
Dans le quotidien des Ghanéens, cette tension se traduit par un enjeu très concret : la fiabilité du courant et le coût de l’activité. Pour les ménages urbains, les coupures et les factures irrégulières pèsent sur la vie domestique. Pour les entreprises, notamment dans l’industrie et les services d’Accra, Kumasi ou Takoradi, l’électricité instable renchérit l’usage des groupes électrogènes et réduit la compétitivité. Dans les zones du nord desservies par NEDCo, le recouvrement reste plus difficile et les marges de manœuvre plus étroites.
Une affaire ghanéenne, mais une leçon ouest-africaine
Le dossier dépasse largement les frontières du Ghana. Il s’inscrit dans un débat ouest-africain plus large sur la manière de financer l’électricité sans étouffer les entreprises publiques ni transférer tous les risques vers les ménages. À l’échelle de la CEDEAO, la question de la fiabilité du réseau, des paiements aux producteurs et de l’intégration des marchés électriques reste centrale, surtout dans un espace où le gaz, l’hydroélectricité et les interconnexions doivent soutenir une industrialisation encore inégale.
Le Ghana cherche aussi à se positionner dans des dynamiques continentales plus larges. Le pays a accueilli en 2026 des rencontres africaines de haut niveau à Accra, ce qui rappelle son rôle diplomatique sur le continent. Dans l’énergie, cette visibilité compte : elle permet à Abuja, Abidjan, Lomé, Dakar ou Nairobi de regarder le cas ghanéen comme un laboratoire, où se croisent réforme tarifaire, gouvernance publique et recours sélectif au privé.
La suite se jouera sur des points très précis : la mise en œuvre du rapport du comité sur la participation privée à la facturation d’ECG, la capacité du Trésor à contenir les arriérés du secteur et l’exécution des engagements pris auprès des bailleurs. Si ces étapes avancent, le Ghana pourra consolider une réforme utile. Si elles stagnent, les économies annoncées resteront une respiration temporaire dans un système toujours sous pression.