Quand l’électricité vacille, le gaz devient un enjeu politique

À Tripoli, une coupure d’électricité ne reste presque jamais une simple panne. Elle devient vite une épreuve quotidienne, puis un marqueur de pouvoir. En Libye, où la chaleur de l’été pousse la demande au maximum, les habitants de l’ouest du pays ont de nouveau vu la tension monter autour de l’un des maillons les plus sensibles du système énergétique national.

Le point de rupture a été le complexe de Mellitah, sur la côte ouest, à environ 80 à 90 kilomètres de Tripoli. Ce site n’est pas seulement un ensemble industriel. C’est aussi un nœud stratégique qui relie la production libyenne à la fourniture de gaz pour les centrales électriques du pays, et à l’export vers l’Italie via GreenStream, le gazoduc sous-marin exploité par une coentreprise détenue à parts égales par la National Oil Corporation et Eni.

Ce qui s’est passé à Mellitah, et pourquoi cela a compté au-delà du site

Dans la nuit du 27 au 28 juillet 2026, des manifestants ont pris d’assaut le complexe de Mellitah, selon plusieurs sources concordantes. L’incident a provoqué l’arrêt de lignes de gaz, la perturbation de l’alimentation des centrales électriques et la mise hors service de plusieurs unités de production. La National Oil Corporation a alerté sur le risque d’une panne généralisée si la situation perdurait. Dans la matinée, les forces de sécurité ont repris le contrôle du site et le gouvernement de Tripoli a annoncé la reprise progressive des livraisons de gaz et du courant.

Le mouvement de protestation ne visait pas uniquement Mellitah. Depuis plusieurs jours, des rassemblements ont eu lieu à Tripoli, Zawiya et Misrata pour dénoncer des coupures pouvant dépasser 14 heures par jour dans certaines villes de l’ouest, sur fond de vague de chaleur. Les manifestants réclamaient une amélioration du service public et, pour une partie d’entre eux, le départ du Premier ministre Abdul Hamid Dbeibah. La colère a donc pris pour cible un symbole de l’État énergétique libyen, là où la pression sociale rejoint la fragilité technique.

Le complexe a aussi une portée extérieure. GreenStream relie Mellitah à Gela, en Sicile, et transporte du gaz vers l’Italie depuis la côte libyenne. Dans un pays où l’export d’hydrocarbures reste la principale ressource publique, toute interruption à Mellitah touche à la fois l’alimentation intérieure et un débouché méditerranéen majeur. Le site condense donc trois intérêts à la fois : l’électricité des ménages, la stabilité du réseau et la relation énergétique avec l’Europe du Sud.

Un secteur solide sur le papier, vulnérable dans la rue

Le paradoxe libyen tient là. Sur le plan des volumes, le secteur a montré des signes de reprise. La National Oil Corporation a indiqué que 2025 avait enregistré une moyenne de 1,374 million de barils par jour, son meilleur niveau sur dix ans, pour un total de 501 millions de barils produits sur l’année. Le Fonds monétaire international rappelle, lui, que la richesse libyenne reste largement dépendante des hydrocarbures et que les interruptions de production, les blocages et l’instabilité institutionnelle continuent de peser sur l’économie.

Mais ces chiffres ne disent pas tout. Ils cohabitent avec une réalité plus instable : une infrastructure exposée, des institutions fragmentées et des mouvements de protestation capables de bloquer, en quelques heures, un site vital pour la production d’électricité. En Libye, la rente pétrolière ne protège pas automatiquement le quotidien. Elle finance l’État, mais elle laisse aussi le pays dépendant d’un réseau électrique vulnérable, de subventions massives et d’une sécurité incomplète autour des installations sensibles.

Cette séquence dit aussi quelque chose de la politique libyenne actuelle. À Tripoli, le gouvernement de Dbeibah conserve la reconnaissance internationale, mais il gouverne dans un environnement où les rapports de force locaux restent instables. L’ONU continue de pousser une feuille de route vers des élections présidentielle et législatives, avec des discussions relancées au mois d’août 2026 sur le cadre légal du scrutin. Dans ce contexte, toute crise de l’électricité ou du carburant devient aussitôt une crise de légitimité.

Le contraste est encore plus net pour la population. Dans les quartiers urbains, la coupure se traduit par des nuits sans ventilation, des commerces ralentis et une vie familiale bouleversée. Dans les zones où l’économie informelle domine, chaque heure sans courant pèse sur la conservation des produits, le petit commerce, les ateliers et les services de proximité. À l’inverse, pour l’exécutif, une reprise rapide des flux à Mellitah sert à prouver que l’État tient encore les leviers essentiels. Le même événement produit donc deux lectures opposées : soulagement pour les uns, démonstration de fragilité pour les autres.

Un signal pour toute l’Afrique du Nord, et pour la relation méditerranéenne

La portée de l’épisode dépasse la Libye. Dans le voisinage maghrébin, la question n’est pas seulement celle d’un incident local, mais celle d’un modèle de gouvernance des ressources. Quand une installation pétro-gazière devient un lieu de protestation sociale, cela révèle l’absence d’un canal politique stable entre la rue, l’État et la redistribution des revenus. C’est un sujet libyen, mais aussi nord-africain, tant les équilibres énergétiques, budgétaires et sociaux de la région restent liés à la stabilité des grands systèmes d’approvisionnement.

Pour l’Union africaine et pour les partenaires méditerranéens, la question centrale reste la même : comment éviter que l’infrastructure vitale soit utilisée comme levier de pression politique au détriment des citoyens ? La réponse ne passe pas seulement par des mesures de sécurité autour des sites. Elle suppose aussi des décisions sur l’électricité, les investissements dans le réseau, la transparence des revenus et la sortie du provisoire institutionnel. En Libye, chaque reprise technique à Mellitah rappelle qu’une solution durable ne sera pas seulement énergétique. Elle sera aussi politique.