À Juba, une campagne électorale commence dans un pays où le vote se joue aussi au marché et à l’hôpital
Au Soudan du Sud, l’ouverture d’une campagne d’éducation civique ne ressemble pas à un simple rendez-vous administratif. Elle arrive dans un pays où une large part des familles cherche d’abord à manger, à se déplacer et à survivre, avant même de penser au bulletin de vote. En 2026, cette tension est au cœur de la séquence électorale qui se construit à Juba, la capitale, avec un enjeu très concret : savoir si les institutions sont capables d’organiser un scrutin crédible dans un État encore fragile.
La Commission nationale des élections a lancé, le 27 juillet à Juba, une campagne d’éducation civique et électorale pour préparer le scrutin fixé au 22 décembre 2026. Ce rendez-vous doit être le premier scrutin général depuis l’indépendance de 2011. La commission veut déployer cette campagne avec la société civile, les autorités religieuses et coutumières, les partis, les médias, ainsi que les femmes, les jeunes, les personnes handicapées et les personnes déplacées.
Un calendrier électoral sous contrainte politique, financière et institutionnelle
Le Soudan du Sud n’aborde pas ce moment avec un appareil d’État pleinement consolidé. Le pays reste engagé dans la mise en œuvre de l’accord de paix revitalisé de 2018, prolongé pour ouvrir la voie à une transition politique jusqu’en février 2027 et à des élections en décembre 2026. L’IGAD, l’organisation régionale de l’Afrique de l’Est chargée de suivre les crises de la Corne de l’Afrique, continue d’appuyer ce processus et insiste sur des élections « crédibles, inclusives et transparentes ».
Sur le plan juridique, le Parlement sud-soudanais a adopté le 1er juillet des amendements destinés à lever deux obstacles longtemps présentés comme majeurs : l’absence de constitution permanente et l’absence de recensement national. Le président Salva Kiir a promulgué le texte le 22 juillet. Ces ajustements ont évité que la préparation du vote soit suspendue à des chantiers institutionnels encore inachevés.
La mécanique électorale reste toutefois sous-dimensionnée. La NEC estime avoir besoin d’environ 250 millions de dollars pour organiser le scrutin, mais seuls 21 millions avaient été débloqués fin juin, selon les informations rendues publiques à ce moment-là. La commission a aussi rappelé que la loi lui impose d’annoncer la date du vote au moins six mois à l’avance, ce qu’elle a fait.
La faim, la mobilité et la sécurité pèsent autant que les listes électorales
Le tableau social donne la mesure du défi. Entre avril et juillet 2026, 7,8 millions de Sud-Soudanais, soit un peu plus de la moitié de la population, font face à une insécurité alimentaire aiguë élevée, selon l’analyse IPC publiée par la FAO, le PAM et l’UNICEF. Parmi eux, 2,5 millions sont en phase 4, dite d’urgence, et environ 73 000 en phase 5, dite de catastrophe. Les enfants paient le prix le plus lourd, avec 2,2 millions d’enfants de 6 à 59 mois ayant besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë.
Cette réalité n’est pas abstraite. Dans plusieurs zones du pays, l’accès aux routes, aux centres de santé et aux points de distribution alimentaire dépend encore de l’insécurité locale et des saisons. Les agences onusiennes signalent des risques particulièrement graves dans certains comtés du Haut-Nil et du Jonglei, notamment Luakpiny/Nasir, Ulang, Nyirol et Akobo. Pour des centaines de milliers de déplacés, voter suppose donc d’abord de pouvoir circuler, s’identifier et rejoindre un bureau sans risque majeur.
Les autorités électorales ont choisi de commencer par l’éducation civique parce qu’une partie des obstacles est aussi politique. Dans un pays où les déplacements internes restent massifs et où les structures locales sont inégales, il ne suffit pas d’annoncer une date. Il faut aussi convaincre que le vote sera possible, qu’il comptera et qu’il sera compris.
Le pétrole, colonne vertébrale de l’État et source de sa fragilité
La contradiction la plus forte vient des finances publiques. Depuis l’indépendance, les revenus pétroliers du Soudan du Sud ont dépassé 23 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent des milliards en prêts adossés au brut, selon la Commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Soudan du Sud et les documents des Nations unies. Pourtant, les hôpitaux manquent de médicaments, les salaires publics accusent des retards et les services de base dépendent souvent davantage des bailleurs que de l’État.
Cette vulnérabilité est aggravée par la dépendance à un corridor extérieur. Le pétrole sud-soudanais doit transiter par le Soudan voisin pour atteindre Port-Soudan, sur la mer Rouge. La guerre au Soudan a perturbé ces flux, provoquant des interruptions et des pertes de revenus. Les exportations ont repris au printemps 2026, mais cette reprise ne règle ni la question des recettes ni celle de leur usage.
Le rapport onusien publié en 2025 a aussi mis au jour ce qui ressemble à un détournement massif de la rente. Selon cette enquête, quelque 2,2 milliards de dollars ont transité par le programme « Oil for Roads » entre 2021 et 2024, hors des circuits budgétaires ordinaires, avec de fortes suspicions d’enrichissement au profit de sociétés liées à Benjamin Bol Mel. Le gouvernement a contesté ces accusations, mais le débat a renforcé l’idée que l’argent du pétrole nourrit encore trop peu l’école, la santé et les infrastructures utiles à la vie quotidienne.
Dans la pratique, une route non construite a un effet politique immédiat. Elle ferme un marché. Elle retarde une récolte. Elle isole un centre de santé. Elle accroît aussi la dépendance des familles aux ONG. C’est là que la crise budgétaire devient une crise de confiance. Et cette confiance est indispensable à toute élection.
Une élection observée au-delà de Juba
Le scrutin de décembre 2026 dépasse le seul cadre national. Il est suivi de près par l’IGAD, par l’Union africaine et par les partenaires présents dans la région, parce que le Soudan du Sud reste un point d’équilibre fragile dans l’Afrique de l’Est. Une élection mal préparée pourrait raviver des lignes de fracture anciennes, alors qu’une séquence plus inclusive offrirait, au contraire, un test rare de sortie de transition dans une région marquée par plusieurs crises politiques.
Le climat politique reste tendu. Riek Machar, rival de longue date de Salva Kiir, a été arrêté en mars 2025 puis écarté des fonctions exécutives qu’il occupait dans le gouvernement de transition. Son procès, toujours en cours à Juba, nourrit les accusations de procès politique du côté de son camp. Dans le même temps, le camp présidentiel cherche à afficher de la discipline et de la continuité autour de la candidature de Salva Kiir, ce qui réduit l’espace pour une compétition réellement ouverte.
À l’échelle continentale, le cas sud-soudanais rappelle une leçon simple : une élection n’est pas seulement une date. C’est un ensemble de capacités publiques, de compromis politiques et de garanties minimales pour les citoyens. À Juba, le véritable compte à rebours ne concerne donc pas seulement le 22 décembre. Il porte aussi sur la capacité de l’État sud-soudanais à transformer une transition prolongée en processus politique lisible, sécurisé et réellement compétitif.