À Nouakchott, la souveraineté numérique passe désormais aussi par les registres
Dans un État où chaque document fiable compte, la question n’est plus seulement de numériser les services. Elle est de savoir qui contrôle la preuve, la donnée et la trace. C’est dans ce cadre que la Mauritanie pousse plus loin sa réflexion sur la blockchain, une technologie pensée pour sécuriser des enregistrements et limiter les manipulations.
La démarche ne surgit pas de nulle part. Depuis l’Agenda numérique 2022-2025, le gouvernement mauritanien dit vouloir faire du numérique un levier de modernisation administrative, d’inclusion sociale et de compétitivité. Le document officiel cite aussi la montée en puissance des infrastructures, des compétences numériques et de l’innovation locale. Dans le même mouvement, le ministère prépare un centre de données de niveau 3 à Nouakchott, présenté comme un outil de sécurité, d’intégrité et de souveraineté des données.
Un atelier à Nouakchott pour cadrer un outil encore expérimental
Le 27 juillet 2026, le ministère mauritanien de la Transformation numérique et de la Modernisation de l’administration a ouvert à Nouakchott un atelier consacré à l’usage de la blockchain et à la gouvernance des données numériques, en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement, le PNUD. La presse nationale a confirmé l’ouverture de cette session par le ministre Ahmed Salem Ould Bede, dans le cadre du projet ATNIMA, dédié à l’accélération de la transformation numérique et à la modernisation de l’administration.
Selon la communication du ministère relayée par l’agence mauritanienne d’information en novembre 2025, la feuille de route en préparation doit aboutir à une politique nationale claire sur les chaînes de blocs. L’objectif affiché est d’en tester l’usage dans des domaines concrets: foncier, commerce, marchés publics, identité numérique et suivi de ressources naturelles. La même source indique que la réflexion a commencé avec un atelier consultatif organisé à Nouakchott en novembre 2025.
Le ministre a défendu une approche pragmatique. L’idée n’est pas d’importer une solution à la mode, mais d’identifier les cas où la blockchain apporte une vraie valeur ajoutée aux citoyens. Dans la communication officielle, la technologie est présentée comme un moyen de fiabiliser les documents administratifs, de sécuriser les transactions et de rendre les registres numériques plus robustes.
Ce que la blockchain peut changer, et ce qu’elle ne résout pas
Le débat est utile parce qu’il replace la technologie à sa juste place. L’OCDE rappelle que la blockchain peut servir à la gestion d’identités, au partage sécurisé d’informations entre administrations, aux transactions ou encore à certaines formes de vote électronique. Mais l’organisation souligne aussi ses limites: confidentialité, stockage, qualité des données, gouvernance, coût, montée en charge et consommation énergétique selon les modèles utilisés.
Autrement dit, la blockchain ne règle pas, à elle seule, les lenteurs administratives ni les failles de coordination entre services. Elle peut renforcer la traçabilité. Elle peut aussi réduire certains risques de falsification. Mais elle dépend d’abord d’un cadre juridique solide, d’une qualité de données fiable et d’équipes formées. C’est pourquoi le ministère relie cette politique à la mise à jour des programmes universitaires, à la formation de nouvelles compétences et au lancement de projets pilotes.
Pour les citoyens, l’enjeu est concret. Un registre plus sûr peut faciliter une procédure foncière, accélérer un dossier commercial ou réduire des coûts cachés dans les démarches publiques. Pour l’administration, le gain attendu est la baisse des frictions internes et une meilleure traçabilité. Pour les jeunes entrepreneurs, le gouvernement espère voir émerger des start-up spécialisées dans la donnée, l’audit numérique ou les infrastructures de confiance. L’Agenda numérique 2022-2025 visait déjà à faire émerger des champions nationaux du numérique et à mieux intégrer l’écosystème d’innovation aux marchés publics.
La Mauritanie cherche un modèle africain de confiance numérique
Le cas mauritanien s’inscrit dans une tendance plus large du continent. Plusieurs gouvernements africains cherchent à moderniser leurs services sans dépendre uniquement de plateformes étrangères, tout en gardant la maîtrise des données publiques. En Mauritanie, cette ambition prend une dimension particulière, car le pays n’appartient pas à la CEDEAO mais reste arrimé à l’Afrique de l’Ouest, tout en relevant aussi de l’Union du Maghreb arabe sur le plan institutionnel. Sa position de carrefour l’oblige à penser l’interopérabilité, la sécurité et les usages transfrontaliers.
Cette orientation est aussi politique. Dans une administration souvent confrontée à la lourdeur des procédures, moderniser ne signifie pas seulement informatiser. Cela suppose de réorganiser les circuits de décision, de clarifier les responsabilités et de bâtir de la confiance. C’est précisément ce que le centre de données de niveau 3, annoncé par le ministère, est censé soutenir à Nouakchott: héberger les applications gouvernementales et stocker les données des citoyens dans un cadre présenté comme plus sûr.
La portée continentale du dossier tient donc moins à la blockchain elle-même qu’à la méthode. La Mauritanie avance par étapes: stratégie numérique, cadre juridique, ateliers de concertation, expérimentation ciblée et recherche de partenaires techniques. C’est une manière prudente d’éviter le grand discours technologique sans usage réel. Le prochain test sera la capacité à traduire cette politique en services visibles, avec des délais plus courts, des registres plus fiables et des administrations mieux connectées entre elles.