Quand l’accès ne suffit plus

En Afrique du Sud, le vrai filtre ne se situe plus à la porte de l’université. Il se joue après l’inscription, dans les salles de cours, les résidences, les transports et les comptes bancaires des étudiants. Le pays a produit, en 2025, plus de 656 000 diplômés du secondaire avec un accès possible aux études supérieures, mais l’écart entre l’entrée et la sortie reste brutal. À la première année, une part importante des primo-inscrits décroche encore avant d’avoir construit un parcours stable.

Cette fracture ne concerne pas seulement les campus. Elle touche la capitale administrative, Pretoria, les grandes villes universitaires comme Johannesburg, Durban ou Bloemfontein, et plus largement l’ensemble du système post-scolaire sud-africain. Dans un pays membre de la SADC, la communauté de développement d’Afrique australe, la question des études supérieures pèse aussi sur la mobilité régionale, la qualification de la main-d’œuvre et la capacité à retenir les jeunes talents dans l’économie formelle.

Un pacte pour l’après-inscription

Réuni à Johannesburg autour du réseau Siyaphumelela, le secteur de l’enseignement supérieur a cherché à déplacer le débat. L’enjeu n’est plus seulement d’ouvrir les universités, mais de garantir que les étudiants y réussissent. Le réseau, lancé en 2014, s’appuie sur 20 universités publiques sur 26, soit le cœur du système public sud-africain. Il est piloté par Saide, organisme basé à Johannesburg, et soutenu financièrement par la fondation américaine Kresge.

Cette architecture n’est pas improvisée. Les travaux du réseau ont déjà montré qu’un suivi plus fin des parcours étudiants peut changer la trajectoire d’un établissement. Dans la deuxième phase du programme, six des sept partenaires ont dépassé 90 % de rétention en première année. Trois établissements ont aussi amélioré de 15 % leurs taux de diplomation dans des filières de trois et quatre ans, selon les chiffres rendus publics par les organisateurs. Le message est clair : la réussite étudiante peut se piloter, à condition de suivre les données, les abandons et les besoins réels des apprenants.

Au cœur de cette réflexion, le Département de l’enseignement supérieur et de la formation a parlé d’un « pacte national pour les compétences et les connaissances ». L’expression dit beaucoup du changement en cours. L’État, les universités, les philanthropes, le secteur privé et la société civile sont invités à partager la charge. L’objectif est de sortir d’une logique où l’université accueille seule, puis improvise ensuite face aux abandons, à l’endettement et au décrochage.

Pourquoi tant d’étudiants quittent le système

Le décrochage universitaire sud-africain ne s’explique pas seulement par le niveau académique. Les responsables du réseau et du ministère évoquent surtout la pression financière, le logement, les transports et la santé mentale. Ces facteurs pèsent lourd sur les étudiants de première génération, souvent issus de ménages qui vivent déjà sous contrainte. Dans ce contexte, entrer à l’université ne garantit ni stabilité ni ascension sociale.

Le financement public joue pourtant un rôle massif. Le National Student Financial Aid Scheme, le NSFAS, soutient une large part des étudiants du public. Mais l’aide ne résout pas tout. Le pays connaît aussi une dette étudiante devenue lourde à porter pour les établissements. En mai 2026, le Parlement a évoqué un encours total de 59 milliards de rands dans l’ensemble du système post-scolaire, dont 29 milliards liés à des étudiants financés par le NSFAS. Cela montre qu’en Afrique du Sud, la question n’est pas seulement celle des frais d’inscription. Elle touche aussi la soutenabilité financière des universités et la continuité des parcours.

Le tableau social rend l’enjeu plus aigu encore. Au premier trimestre 2026, le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 60,9 % et le taux de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation se situait à 37,6 %. Dans ce contexte, le diplôme reste une protection relative, pas une garantie absolue. Mais sans diplôme, l’exclusion du marché du travail devient presque mécanique. Le chantier universitaire rejoint donc le chantier économique.

Ce que ce virage change pour le pays

Le pacte évoqué à Johannesburg a une portée plus large qu’une réforme pédagogique. Il cherche à faire converger plusieurs politiques publiques : financement étudiant, soutien psychologique, logement, transport, tutorat, orientation et collecte de données. Cela suppose aussi un changement culturel dans les universités. L’enjeu n’est plus seulement d’admettre davantage d’étudiants, mais d’organiser l’accompagnement de cohortes plus diverses, plus fragiles et plus nombreuses.

Le calendrier ajoute de la pression. La fondation Kresge a indiqué avoir investi près de 40 millions de dollars dans Siyaphumelela, avec un financement qui court jusqu’en 2027. Le réseau doit donc prouver qu’il peut dépasser le stade du projet soutenu par un bailleur extérieur pour devenir une méthode nationale durable. C’est là que le « pacte » prend un sens politique : il doit répartir les responsabilités au lieu de les concentrer sur quelques fondations ou sur quelques universités pilotes.

Pour les universités publiques, l’enjeu est immédiat. Les grandes institutions absorbent l’essentiel des inscriptions et des demandes d’aide. Les établissements situés hors des grands centres doivent, eux, composer avec des étudiants qui arrivent parfois avec moins de ressources matérielles, moins de préparation et plus de contraintes de déplacement. Le fossé entre centre urbain, périphérie et zones éloignées reste donc réel, même dans un système national unifié.

Une question sud-africaine, mais aussi africaine

Ce débat dépasse l’Afrique du Sud. Partout sur le continent, les systèmes universitaires accueillent davantage d’étudiants, mais la réussite, l’insertion et la soutenabilité financière deviennent les vrais points de tension. Le cas sud-africain intéresse donc la SADC, mais aussi l’Union africaine, car il pose une question simple : comment transformer l’expansion scolaire en mobilité réelle, et pas seulement en files d’attente plus longues devant les guichets du chômage ?

La réponse sud-africaine sera surveillée de près. Si le pacte annoncé débouche sur une coordination concrète entre l’État, les universités et le secteur privé, il pourra servir de modèle à d’autres pays confrontés au même dilemme. S’il reste un slogan de plus, le système continuera d’ouvrir largement ses portes tout en laissant trop d’étudiants au seuil du diplôme. C’est là que se joue, pour Pretoria comme pour le reste de l’Afrique australe, une partie importante de l’avenir éducatif et social.