À Madagascar, la refondation se prépare aussi hors des couloirs officiels

À Antananarivo, une partie de la société civile a choisi de ne pas attendre le calendrier des institutions pour écrire ses priorités. Ce réflexe dit beaucoup d’un moment politique malgache où la parole citoyenne cherche sa place, alors même que la future concertation nationale tarde encore à entrer dans le concret.

Le sujet dépasse la seule procédure. Derrière cette attente, il y a une question simple : qui arrive en premier dans la discussion sur la nouvelle Constitution, et avec quels outils ? Dans un pays où les consultations nationales ont souvent pesé lourd dans les séquences de sortie de crise, chacun veut éviter d’arriver à la table sans mandat clair ni propositions déjà mûries.

Un pays en transition, entre refondation interne et regard régional

La dynamique en cours s’inscrit dans le chantier de la « refondation » engagé à Madagascar, avec l’idée annoncée d’aboutir à une nouvelle Constitution pour la Ve République. Le programme officiel évoque une concertation « souveraine, inclusive » et une adoption constitutionnelle par référendum à l’horizon de juin 2027.

Madagascar ne mène pas ce débat en vase clos. Le pays est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit 16 États et inscrit explicitement la bonne gouvernance, la paix et la sécurité dans ses objectifs. La question institutionnelle malgache est donc observée aussi à l’échelle régionale, surtout après les turbulences politiques et sécuritaires qui ont nourri les médiations successives.

Dans ce contexte, le Conseil œcuménique des Églises chrétiennes de Madagascar, le FFKM, reste un acteur de poids. Sa place dans le dialogue national n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, il revient dans les moments de tension pour tenter d’ouvrir un espace de compromis.

Les organisations citoyennes prennent les devants

Faute de consultation nationale pleinement lancée, plusieurs organisations de la société civile malgache ont décidé d’ouvrir leurs propres espaces de discussion. L’objectif est clair : faire remonter des propositions avant que la grande concertation ne soit enfin fixée dans ses modalités et son calendrier. Cette démarche veut éviter une participation improvisée et réduire le risque d’un débat capté par les seuls appareils politiques.

À Antananarivo, le Conseil national des femmes de Madagascar a réuni pendant deux jours une cinquantaine de femmes engagées issues d’horizons variés : société civile, partis politiques, jeunesse mobilisée et administration publique. L’exercice a consisté à recenser les sujets à porter le moment venu, puis à les transformer en recommandations structurées.

Parmi les priorités évoquées, l’insécurité foncière revient avec insistance. Dans les zones rurales, l’accès à la terre reste difficile pour de nombreuses femmes et pour les jeunes, à cause de procédures longues, d’une information insuffisante et d’un système administratif qui demeure lourd. Les travaux publics sur le foncier à Madagascar vont d’ailleurs dans le même sens : l’enjeu est bien celui d’un accès équitable et sécurisé à la terre.

Une autre piste forte concerne la représentation politique des femmes. Plusieurs participantes défendent l’idée d’un mécanisme de discrimination positive dans le futur dispositif électoral, afin d’augmenter la présence féminine dans les institutions. Ce débat n’est pas abstrait. La réforme du code électoral fait déjà l’objet d’une consultation publique à l’Assemblée nationale, avec une question explicite sur un quota minimum de candidates femmes sur les listes.

Pourquoi cette initiative compte dans le rapport de force malgache

La démarche de la société civile traduit d’abord une méthode. Elle consiste à préparer la participation avant l’ouverture officielle des débats, afin d’éviter que la concertation ne se réduise à une simple validation de lignes déjà tracées. Dans un environnement politique où les calendriers ont été plusieurs fois repoussés, ce choix a une portée stratégique.

Il dit aussi quelque chose de la méfiance ambiante. Quand les modalités restent floues, les acteurs locaux cherchent à sécuriser leur place dans le processus. Les femmes présentes à Antananarivo veulent ainsi peser sur la nouvelle Constitution, mais aussi sur les règles électorales qui en découleront. Leur message est simple : attendre ne suffit pas ; il faut arriver à la concertation avec des propositions déjà consolidées.

Sur le terrain, les effets ne seront pas les mêmes selon les groupes. Pour les élites politiques, la refondation peut devenir un levier de repositionnement. Pour les habitants des campagnes, elle doit surtout répondre à des problèmes concrets : terre, accès aux services, sécurité juridique, représentation locale. Pour les femmes, enfin, l’enjeu touche à la fois la citoyenneté, l’accès aux ressources et la place dans les instances de décision.

Cette séquence rappelle aussi un précédent malgache plus large : dans les périodes de crise, les acteurs religieux et sociaux ont souvent servi de passerelle entre camps rivaux. Le FFKM a déjà joué ce rôle de médiation dans les tensions politiques passées, ce qui explique qu’il soit encore attendu sur le terrain du dialogue national. Mais la société civile entend cette fois ne pas rester simple spectatrice.

Une séquence à suivre jusqu’en 2027

La portée continentale du dossier tient à la combinaison de trois éléments : une refondation institutionnelle annoncée, une forte mobilisation citoyenne et un cadre régional attentif à la stabilité politique. Dans la SADC, Madagascar n’est pas une île politique au sens figuré. Les équilibres institutionnels du pays concernent aussi la circulation des échanges, la coopération sécuritaire et la crédibilité démocratique de la région.

Le rendez-vous à surveiller reste donc celui de la mise en forme officielle de la concertation nationale, puis la capacité du processus à intégrer réellement les propositions venues de la base. Entre-temps, les consultations parallèles, comme celles menées à Antananarivo, remplissent une fonction précise : transformer l’attente en contenu politique. Dans un pays où la procédure peut décider du résultat autant que le vote lui-même, ce n’est pas un détail.