Quand les financements existent, mais que les chantiers n’avancent pas
Au Cameroun, le vrai blocage n’est pas toujours l’argent. C’est souvent la capacité à transformer une ligne de financement en route, en école, en centrale ou en hôpital. Quand des fonds déjà engagés restent immobilisés pendant des années, le problème devient moins financier que technique, administratif et politique. C’est là que se jouent, très concrètement, la crédibilité de l’investissement public et la confiance dans l’action de l’État.
Le pays se trouve aussi dans un environnement régional exigeant. Dans la zone CEMAC, l’exécution des projets publics compte autant que la discipline budgétaire, car les marges de manœuvre restent limitées. Le Cameroun, première économie de la zone, porte une part importante des attentes régionales. Quand il piétine sur ses projets, c’est toute la chaîne de sous-traitance, de transport, d’énergie et de services qui ralentit, de Yaoundé aux régions, puis jusqu’aux corridors vers le Tchad, la République centrafricaine et le port de Douala.
Les faits : plus de 5 000 milliards de francs CFA en attente
La Caisse autonome d’amortissement a évalué, au 31 mars 2026, les soldes engagés non décaissés à 5 044,6 milliards de francs CFA. Ces sommes correspondent à des financements déjà contractés pour des projets publics, mais non encore consommés. Autrement dit, l’argent existe sur le papier et dans les engagements, mais il ne s’est pas encore traduit en travaux ou en équipements livrés.
Ce stock de ressources dormantes est massif. Il représente plusieurs années d’investissement sur certains segments de l’action publique. Il montre surtout que le goulot d’étranglement se situe en amont : études mal ficelées, dossiers incomplets, lenteurs de passation des marchés, difficultés foncières, ou projets lancés sans maturité suffisante. Le ministère des Finances a d’ailleurs inscrit la revue des projets d’investissement public parmi ses chantiers, tandis que le budget 2026 met l’accent sur l’investissement productif, les infrastructures et l’énergie.
Dans la même logique, les autorités ont déjà mis en avant des outils de suivi et de régulation des décaissements extérieurs, dont la plateforme Finex, créée pour mieux maîtriser les appels de fonds et réduire les retards. Cette orientation confirme que le problème n’est pas nouveau. Il dure depuis plusieurs exercices budgétaires et revient régulièrement dans les documents de gestion de la dette et des finances publiques.
Ce que cela coûte au Camerounais et à l’État
Le premier coût est visible dans la vie quotidienne. Un financement immobilisé, c’est une route qui tarde, un réseau électrique qui s’étire, une adduction d’eau qui reste inachevée, ou une école dont le chantier s’arrête. Le second coût est budgétaire. Même sans décaissement rapide, certains emprunts supportent des frais, des commissions ou des intérêts de disponibilité. Le débat ne porte donc pas seulement sur la dette, mais sur l’efficacité de la dépense publique.
Cette question est centrale dans un pays où le budget 2026 atteint 8 816,4 milliards de francs CFA et où les dépenses d’investissement restent présentées comme un levier de croissance. Les autorités veulent faire du budget un instrument d’impact socioéconomique. Mais sans projets mieux préparés, l’écart entre l’annonce et l’exécution se creuse. C’est particulièrement visible dans les zones où les besoins sont urgents : énergie, mobilité, hydraulique, santé de proximité et désenclavement des régions éloignées du centre administratif.
Le sujet éclaire aussi un paradoxe de la gestion de la dette. Le pays peut disposer de financements concessionnels à taux modestes, tout en ayant recours à des emprunts plus coûteux sur les marchés, notamment quand les projets tardent à absorber les lignes extérieures. Cette mécanique pèse sur le coût global de la dette et réduit l’espace budgétaire disponible pour d’autres priorités. C’est une question de séquençage, de choix d’outils et de discipline dans la conduite des projets.
Un test pour la gouvernance publique et pour la CEMAC
Le dossier dépasse le seul cas camerounais. Dans une sous-région où les États doivent conjuguer prudence budgétaire, sécurité des approvisionnements et investissement dans les infrastructures, la vitesse d’exécution devient un marqueur de gouvernance. Le Cameroun reste au centre de plusieurs dynamiques régionales, notamment autour du corridor Douala-Bangui, vital pour les échanges en Afrique centrale. Quand les projets n’aboutissent pas à temps, les coûts logistiques restent élevés et les gains de croissance se dissipent.
Le gouvernement dit vouloir réévaluer les projets, identifier les blocages, puis restructurer, réaffecter ou annuler certains financements si nécessaire. Cette ligne de conduite est logique, mais elle ne suffira pas sans une ingénierie de projet plus solide, des études préalables mieux menées et un suivi plus serré des administrations porteuses. En Afrique centrale, où la CEMAC observe de près les équilibres de dette et de dépenses, le cas camerounais servira de référence pour mesurer la capacité des États à convertir l’endettement en résultats visibles.
La portée continentale est claire. L’enjeu n’est pas seulement de dépenser, mais de dépenser juste et à temps. Le Cameroun, à Yaoundé, envoie ici un signal à d’autres capitales africaines : les ressources externes ne valent que par la vitesse et la qualité de leur transformation en services publics. C’est là que se joue, au-delà des chiffres, la capacité d’un État à tenir ses promesses de développement.