Un premier jalon pour Moroni, mais surtout un test de capacité
Pour les Comorien(ne)s, l’inscription des médinas historiques au patrimoine mondial ne change pas seulement une ligne sur une carte culturelle. Elle oblige désormais l’Union des Comores à transformer un symbole de reconnaissance en outil de gestion urbaine, de formation et d’activité économique durable. Sans cela, le label risque de rester honorifique, alors que les centres anciens de Moroni, Mutsamudu, Domoni, Iconi, Itsandra et Mitsamiouli portent déjà le poids du temps, de l’humidité marine et d’un bâti souvent fragile.
L’enjeu est d’autant plus important que l’archipel entre rarement dans les circuits du patrimoine mondial. Le dossier comorien a été examiné à Busan, en République de Corée, lors de la 48e session du Comité du patrimoine mondial, tenue du 19 au 29 juillet 2026. Cette session a confirmé une évolution plus large : l’UNESCO cherche à mieux représenter les pays africains encore absents de la Liste, dans le cadre de sa stratégie pour l’Afrique 2022-2029.
Six villes anciennes, un même récit de l’océan Indien
Le bien inscrit est un bien en série. Il rassemble six villes historiques nées autour de noyaux urbains apparus au moins au XIe siècle, puis devenues, aux XIVe et XVe siècles, des cités-États liées aux sultanats de l’archipel. L’UNESCO souligne aussi leur organisation sociale spécifique, avec des coutumes matrilinéaires et matrilocales, des groupes d’âge et des traditions islamiques patrilinéaires encore vivantes aujourd’hui. Autrement dit, ces médinas ne sont pas des décors figés : elles racontent une société insulaire, commerçante et connectée aux routes de l’océan Indien.
Cette lecture compte pour les Comores, mais aussi pour l’Afrique de l’Est et l’espace de l’océan Indien. Le patrimoine comorien montre que l’histoire urbaine africaine ne se limite ni aux grands empires continentaux ni aux capitales coloniales. Elle passe aussi par des villes portuaires, par des échanges marchands, par des formes d’architecture adaptées au climat, et par des héritages vivants transmis dans les quartiers, les mosquées, les maisons et les marchés.
Le défi n’est pas la reconnaissance, mais l’après
Le premier risque est financier. La Banque mondiale rappelle que les investissements liés au tourisme dans l’archipel reposent surtout sur des projets soutenus par des partenaires techniques et financiers, plus que sur une ligne budgétaire nationale entièrement dédiée à la restauration des sites. Le rapport souligne aussi que le tourisme comorien reste à un stade précoce de développement, alors même qu’il peut soutenir l’emploi et les services locaux.
Le second risque est matériel. L’UNESCO a ouvert la voie dès 2025 avec la première soumission d’un dossier par les Comores, puis a accompagné le pays jusqu’à l’inscription en 2026. Mais l’institution rappelle également, dans sa stratégie pour l’Afrique, que l’inscription n’est qu’un point de départ. Il faut ensuite préserver, documenter, gérer et transmettre. Cela suppose des règles d’urbanisme, des métiers du patrimoine, des budgets réguliers et une coordination entre l’État, les communes, les communautés locales et les acteurs du tourisme.
Pour Moroni, cela veut dire protéger la médina sans la muséifier. Pour Mutsamudu ou Domoni, cela veut dire restaurer sans effacer l’usage quotidien. Pour les habitants, cela peut créer des emplois dans l’artisanat, la médiation culturelle, l’accueil et la rénovation. Pour les pouvoirs publics, cela impose en revanche une discipline administrative et budgétaire que l’archipel n’a pas toujours pu maintenir dans la durée.
Une inscription qui parle à tout le continent
Cette décision dépasse les seules Comores. Elle s’inscrit dans un moment où plusieurs pays africains sans patrimoine mondial ont enfin franchi le seuil de la première inscription. L’UNESCO cite explicitement les Comores, Sao Tomé-et-Principe et le Soudan du Sud comme trois pays ayant rejoint la Liste pour la première fois lors de la session de Busan. Le signal est fort pour les petits États insulaires en développement, dont les moyens techniques sont souvent limités mais dont les patrimoines sont d’une grande densité historique.
Le message est aussi économique. Le patrimoine mondial peut soutenir le tourisme culturel, mais il ne remplace pas une stratégie nationale. La Banque mondiale estime que les Comores disposent d’un potentiel sous-exploité dans le tourisme et la pêche, et que la croissance passe par l’investissement privé, la connectivité, la résilience et l’amélioration des institutions. Dans ce cadre, les médinas peuvent devenir un actif de développement local, à condition d’être intégrées à une politique urbaine, foncière et touristique cohérente.
À l’échelle panafricaine, l’enjeu est clair. L’Afrique ne manque ni de sites ni d’histoires. Elle manque encore, trop souvent, de moyens pour les documenter, les défendre et les faire vivre dans le temps long. L’inscription des médinas comoriennes ouvre donc une séquence nouvelle : celle de la preuve par les résultats, où la valeur patrimoniale devra se mesurer à la qualité de la conservation, à l’inclusion des habitants et à la capacité du pays à faire du passé un levier d’avenir.