Un pari gazier dans un secteur encore fragile

À Tripoli, la question n’est pas seulement de savoir qui reviendra investir. Elle est surtout de savoir comment la Libye, pays dont l’économie dépend massivement des hydrocarbures, peut transformer une ressource abondante en production régulière, en revenus stables et en marge de manœuvre politique. Le gaz occupe ici une place particulière : il alimente le marché intérieur, soutient les exportations régionales et peut offrir au pays un relais plus souple que le seul pétrole. Le défi, lui, reste classique à l’échelle libyenne : sous-investissement, infrastructures à remettre à niveau et environnement institutionnel encore instable.

Dans la région maghrébine, la Libye avance avec ses propres fragilités, mais aussi avec un atout rare : de vastes réserves et une façade méditerranéenne qui la relie directement aux marchés européens. Le pays appartient à l’Union du Maghreb arabe, une organisation régionale reconnue par l’Union africaine, aux côtés de l’Algérie, du Maroc, de la Mauritanie et de la Tunisie. À l’échelle continentale, ce dossier touche donc à la fois l’intégration énergétique africaine et la sécurité d’approvisionnement du nord de la Méditerranée.

Shell, la NOC et la méthode des étapes successives

La semaine dernière, la National Oil Corporation, la compagnie publique libyenne, a discuté avec Shell d’une stratégie plus large pour le secteur gazier, en s’appuyant sur les accords déjà conclus entre les deux groupes. D’après la NOC, les échanges ont porté sur l’avancement des études techniques menées dans les zones couvertes par ces protocoles d’accord, ainsi que sur le calendrier nécessaire pour passer d’analyses préliminaires à des programmes opérationnels. La même séquence a été confirmée par le compte rendu publié par la compagnie libyenne en juillet 2025, qui indique que Shell doit évaluer le potentiel d’hydrocarbures du champ d’Al-Atshan et d’autres actifs détenus par la NOC, au moyen d’études techniques et économiques de faisabilité.

La démarche ne part pas de zéro. En juillet 2025, la NOC avait déjà annoncé, à Londres, la signature de mémorandums avec Shell et BP. Shell y annonçait sa volonté de reprendre ses opérations en Libye au quatrième trimestre 2025, tandis que la compagnie publique insistait sur le transfert de compétences, la formation des cadres et la préparation de projets capables de dépasser le stade des intentions. Le retour d’un grand groupe comme Shell ne dit pas seulement quelque chose de la confiance retrouvée des majors. Il signale aussi que Tripoli cherche à reconstruire une chaîne de décision plus lisible pour les investisseurs.

Ce choix s’inscrit dans une logique précise : la NOC veut d’abord mieux connaître la valeur réelle des actifs ciblés avant d’engager des développements coûteux. C’est une méthode prudente, mais nécessaire dans un pays où l’histoire énergétique récente a souvent été interrompue par les tensions politiques, les arbitrages budgétaires et les blocages autour de la rente pétrolière. Le gaz, lui, devient un test de crédibilité. Il faut produire davantage, mais aussi produire de façon plus fiable.

Pourquoi le gaz compte autant pour Tripoli

Le dossier est économique avant d’être symbolique. La Banque mondiale rappelle que les hydrocarbures représentaient, en 2024, 65 % du PIB libyen, 93 % des exportations et 72 % des recettes publiques. Elle souligne aussi que l’économie reste exposée aux chocs de production, aux crises de gouvernance et aux lenteurs d’investissement. Dans ce contexte, le gaz peut soutenir plusieurs équilibres à la fois : alimentation du marché domestique, réduction du torchage, sécurisation d’exportations vers la Méditerranée et appui à l’industrie locale.

La NOC présente d’ailleurs le gaz comme un pilier de sa stratégie à venir. Elle rappelle que la Libye dispose des plus grandes réserves prouvées de gaz d’Afrique et qu’elle approvisionne déjà des marchés voisins et européens, notamment via le gazoduc Greenstream vers l’Italie. Sur le terrain, l’enjeu est concret : mieux valoriser les gisements, limiter les pertes, et utiliser plus efficacement une ressource qui peut servir l’économie nationale avant même de soutenir les exportations.

Pour la population, la différence se mesure d’abord dans le quotidien. Une meilleure production gazière peut aider l’électricité, les industries et l’approvisionnement interne. Pour l’État, elle peut élargir l’assiette de revenus sans dépendre uniquement du brut. Pour les entreprises étrangères, elle ouvre un marché de long terme, à condition que les règles du jeu restent stables. C’est là que se joue la vraie bataille : pas seulement dans la signature d’un accord, mais dans sa transformation en production, en services, en maintenance et en recettes réelles.

Une réouverture qui dépasse la seule Libye

La reprise des discussions avec Shell arrive au moment où Tripoli cherche à réorganiser l’ensemble de son secteur énergétique. En février 2026, la NOC a annoncé les gagnants de sa première ronde d’offres pétrolières et gazières depuis 2007, en attribuant cinq blocs sur vingt à des groupes comme Chevron, Eni, QatarEnergy et Repsol. Reuters a décrit cette séquence comme la première grande relance concurrentielle depuis près de deux décennies. Le message est clair : la Libye tente de redevenir un espace de compétition industrielle, pas seulement un gisement sous tension.

Cette dynamique a une portée continentale. À l’échelle africaine, l’Union africaine insiste depuis longtemps sur la place des ressources énergétiques dans l’accès à l’énergie, le développement industriel et la sécurité des États. Plus largement, le retour des majors en Libye rappelle que l’Afrique du Nord reste un carrefour entre sécurité énergétique européenne, souveraineté économique africaine et recomposition des flux d’investissement. Le dossier libyen doit donc être suivi au-delà de Tripoli : sur les prochains accords de développement, sur la vitesse d’exécution des études de Shell, et sur la capacité de la NOC à convertir une reprise diplomatique en gains productifs durables.