Quand l’électricité manque, chaque litre de carburant décide du rythme d’un atelier
Dans un quartier dense de Lagos, une petite imprimerie ne mesure plus sa journée à l’horloge, mais au retour du courant et au prix du litre d’essence. Quand la lumière s’éteint, la production s’arrête. Quand le groupe électrogène tourne, la marge fond. À Somolu, ce calcul quotidien est devenu le vrai baromètre des petites entreprises nigérianes. Le Nigeria reste l’une des plus grandes économies d’Afrique, mais ses micro-activités vivent encore au gré d’une énergie chère, rare et irrégulière. Les données de la Banque africaine de développement rappellent d’ailleurs que l’économie nigériane s’appuie encore fortement sur les groupes électrogènes, précisément parce que l’alimentation électrique reste insuffisante et coûteuse.
Dans la capitale économique, cette dépendance pèse d’autant plus lourd que Lagos concentre une grande part de l’activité formelle et informelle du pays. Les petites imprimeries, les ateliers d’emballage, les kiosques et les boutiques ne disposent pas toujours d’une alternative technique ou financière au moteur thermique. En pratique, l’électricité publique, quand elle manque, est remplacée par un coût privé. C’est là que le carburant cesse d’être une simple ligne de dépense : il devient une condition d’existence pour l’entreprise.
À Lagos, la hausse du carburant se répercute sur toute la chaîne de production
Le cas de cette imprimerie de Somolu illustre une réalité plus large. Les gérants disent avoir vu le litre passer d’environ 800 nairas à 1 200-1 400 nairas, sous l’effet d’un marché devenu plus tendu. Cette évolution s’inscrit dans un contexte national où le prix du carburant reste élevé depuis la fin des subventions et où les statistiques officielles montrent encore un niveau important, bien au-dessus des repères d’avant la crise énergétique récente. En février 2026, le Bureau nigérian des statistiques évaluait le prix moyen national du Premium Motor Spirit à 1 051,47 nairas le litre, avec 966,61 nairas à Lagos, déjà au-dessus des niveaux de 2024.
Les petites entreprises absorbent cette hausse de plusieurs façons. D’abord en ralentissant les commandes. Ensuite en regroupant les travaux pour éviter de faire tourner le groupe électrogène sur de petites séries. Enfin en renonçant à augmenter leurs tarifs, par peur de perdre une clientèle déjà sous pression. Dans l’imprimerie de Somolu, une commande qui prenait autrefois une journée peut désormais demander trois à cinq jours ouvrés. Le temps de livraison devient alors une variable économique à part entière. Le retard n’est pas seulement un désagrément : il change la relation avec les clients, souvent d’autres chefs d’entreprise qui, eux aussi, comptent chaque naira.
Le poids du carburant se lit aussi dans les comptes du soir. Une journée de coupure prolongée peut faire disparaître une part décisive du chiffre d’affaires. Dans un tissu économique dominé par les petites structures, l’électricité chère agit comme une taxe invisible. Elle rogne d’abord les bénéfices, puis les salaires, puis l’investissement. À terme, elle peut pousser certains ateliers à réduire leurs équipes, à reporter des achats de machines ou à travailler uniquement sur commande urgente. Ce sont des ajustements discrets, mais ils affaiblissent l’économie locale bien plus vite qu’on ne le voit depuis les centres de décision.
Ce que révèle ce cas : le coût caché de l’énergie pour les PME nigérianes
Le Nigeria discute depuis plusieurs années de réforme énergétique, d’extension de l’accès à l’électricité et de transition vers des solutions moins polluantes. La Banque africaine de développement finance ainsi des programmes d’appui à la gouvernance économique et à la transition énergétique, tandis que des projets d’électrification visent les ménages et les micro, petites et moyennes entreprises. Mais sur le terrain, la réalité reste fragmentée. Les États cherchent plus d’autonomie, les distributeurs réorganisent leurs marchés, et les entreprises continuent, elles, à payer la facture du manque de fiabilité.
À Lagos, cette tension prend une valeur presque politique. La plus grande ville du pays ne manque ni d’initiatives privées ni d’esprit d’entreprise. Elle manque d’un approvisionnement régulier à un coût supportable. C’est précisément ce point de blocage qui explique la montée des solutions de secours, du générateur à l’onduleur, puis du solaire de petite capacité. Le problème n’est donc pas seulement énergétique. Il est industriel, commercial et social. Quand une imprimerie ralentit, c’est toute une chaîne qui suit : fournisseurs d’emballages, vendeurs, livreurs, clients finaux.
Cette affaire dit aussi quelque chose de la place du Nigeria en Afrique de l’Ouest. Membre central de la CEDEAO, le pays reste un moteur régional pour le commerce, la logistique et les services. Pourtant, la fragilité énergétique de sa première métropole commerciale a des effets qui débordent les frontières nationales. Les coûts de production plus élevés à Lagos peuvent peser sur les prix des biens emballés, des supports publicitaires, du transport urbain et, à la marge, sur la compétitivité des exportations informelles vers les pays voisins. La question du carburant et de l’électricité n’est donc pas un sujet domestique. C’est un enjeu de compétitivité régionale.
Pour les dirigeants, le défi est clair : stabiliser l’offre d’énergie, rendre le coût plus prévisible et réduire la dépendance aux générateurs. Pour les petites entreprises, l’urgence est plus immédiate : continuer à produire sans être étouffées par un poste de dépense incontrôlable. Entre ces deux réalités, Lagos sert de révélateur. La ville montre la capacité des Nigérians à maintenir l’activité malgré des contraintes lourdes. Elle montre aussi la limite d’un modèle où la survie de milliers d’ateliers dépend encore du prix d’un carburant importé, de l’état du réseau et d’une sécurité énergétique encore inachevée.
Au-delà du cas de Somolu, c’est toute la question de la résilience urbaine qui se pose. Si le Nigeria parvient à améliorer l’accès à une énergie fiable pour les PME, l’effet serait rapide sur l’emploi, les marges et la vie quotidienne. S’il n’y parvient pas, les ateliers continueront d’ajuster leurs horaires, leurs prix et leurs ambitions au bruit du générateur. Et c’est souvent là que se lit, très concrètement, la santé d’une économie.