Le classement, d’abord, car il définit l’enjeu. Le règlement européen sur les matières premières critiques range le manganèse de qualité batterie parmi les dix-sept matières stratégiques, sur trente-quatre matières critiques. Selon les données retenues dans l’évaluation européenne de 2023, l’Union dépend, au stade de l’extraction, de l’Afrique du Sud pour 41 % de ses approvisionnements en manganèse et du Gabon pour 39 %.
Or l’un de ces deux fournisseurs vient de voir son actif se dévaloriser brutalement.
Quand un actif stratégique cesse d’en être un
Le 1er juillet 2026, Transalloys, dernière fonderie de manganèse encore en activité en Afrique du Sud, a arrêté ses fours. Le site a suspendu sa production de ferroalliages sans calendrier de reprise, mettant en péril environ 600 emplois directs et les revenus de quelque 7 000 personnes indirectement dépendantes du site. Ce cas n’est pas isolé : plus d’une douzaine de fonderies sud-africaines ont fermé ces dernières années en raison du prix de l’électricité. Son directeur général, Konstantin Sadovnik, a expliqué que l’usine perdait de l’argent depuis plus de trois ans, l’énergie représentant près de 40 % de ses dépenses.
Le paradoxe mérite d’être mesuré. L’Afrique du Sud assurait 36 % de la production minière mondiale de manganèse en 2022 et détient près de 38 % des réserves connues, le Gabon venant en deuxième position avec 23 % de la production. Le pays qui détient les plus importantes réserves mondiales ne dispose plus d’aucune capacité opérationnelle pour la convertir en alliage. Son actif demeure dans le sol et dans les statistiques ; il a cessé d’être un actif industriel.
Le tarif qui décide de tout
Ce qui s’est joué là n’est pas une affaire de volonté politique, mais de centimes par kilowattheure. En janvier 2026, l’électricien public a introduit un tarif dérogatoire pour les fondeurs de ferrochrome, avant qu’une nouvelle baisse ne soit négociée. En avril, le directeur général d’Eskom, Dan Marokane, rappelait qu’une intervention tarifaire temporaire à 87,74 centimes par kilowattheure avait été mise en place en janvier pour douze mois, avant l’accord sur un tarif de 62 centimes assorti de conditions.
Ce tarif préférentiel a été réservé aux fondeurs de ferrochrome, en échange de la suspension de leurs procédures de licenciement. Les producteurs de manganèse et de silicium, eux, sont restés en dehors du dispositif : Transalloys continuait de payer un tarif effectif de l’ordre de 1,35 rand le kilowattheure, plus du double de celui accordé au ferrochrome. Dans le même pays, face à des procédés tout aussi électro-intensifs, une filière a bénéficié d’une décision tarifaire publique et l’autre non.
Transformer sur place ne se décrète pas
La Guinée : l’obligation sans le résultat. Le pays abrite plus du quart des réserves mondiales de bauxite et son code minier impose depuis 2011 une obligation de transformation locale, déclinée dans les conventions minières. En mai 2025, le général Amara Camara, ministre secrétaire général de la présidence, résumait le bilan à propos de l’un des groupes concernés : « GAC, conformément à sa convention de base, devait développer une raffinerie ici en Guinée. Vingt ans plus tard, il n’y a rien. Rien du tout. » Conakry a ensuite retiré le permis de GAC en août 2025, avant la conclusion d’un accord amiable avec EGA en mai 2026. L’obligation contractuelle, seule, n’a pas produit d’usine.
L’Indonésie : le succès et sa facture. C’est le cas le plus cité comme modèle, et le plus mal compris. L’interdiction d’exporter le minerai de nickel a bien attiré des capacités de fusion massives. Mais une étude de la Banque mondiale publiée en novembre 2025 en mesure le coût caché : le ratio de valeur ajoutée domestique dans les exportations des industries utilisatrices de fer et d’acier a progressé de 5,6 % entre 2011 et 2020, tandis que l’arrivée d’entreprises plus petites et moins efficaces a fait baisser l’efficacité agrégée en aval, avec un recours toujours massif à l’acier importé.
La Guinée montre que l’obligation de transformer ne suffit pas ; l’Indonésie, qu’une interdiction d’exporter peut effectivement attirer des capacités industrielles, mais avec des résultats plus ambivalents qu’il n’y paraît. Dans les deux cas, la règle ne remplace ni les infrastructures, ni les compétences, ni une énergie compétitive.
Au Gabon, l’industrialisation sous conditions
Le protocole signé entre l’État gabonais et Eramet fixe l’objectif de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an d’ici fin 2031 et met à l’étude trois scénarios industriels, à des stades de maturité différents : une unité chimique de transformation en oxyde de manganèse près de Libreville, dont la mise en service pourrait intervenir fin 2028 ; la remise en état du Complexe métallurgique de Moanda, avec un redémarrage possible fin 2029 ; puis une usine d’alliages en zone côtière, susceptible de démarrer en 2031 et conditionnée notamment à la sécurisation de l’énergie et de la logistique, à une convention d’investissement séparée et à une décision finale d’investissement. Le Gabon dispose de 886 mégawatts installés pour une disponibilité effective bien inférieure et vise 1 100 mégawatts d’ici 2030 dans son pacte national de l’énergie (Banque mondiale).
L’enjeu apparaît clairement dans les données commerciales les plus récentes. Selon les données douanières gabonaises pour 2024 reprises par la Banque mondiale, le pétrole, le manganèse et le bois représentent 97 % des exportations du pays ; le manganèse, à lui seul, en représente 20,6 %. La Chine absorbe 31,2 % de l’ensemble des exportations gabonaises et le ralentissement de sa demande a conduit Comilog à suspendre sa production pendant trois semaines en 2024. La question ne se réduit donc pas au partage de la valeur entre l’État et l’opérateur. Il s’agit aussi de réduire une double vulnérabilité : celle d’une économie concentrée sur trois produits et celle d’une filière dépendante d’un petit nombre de débouchés. La transformation locale ne diminuera cette exposition que si les futures usines disposent d’une énergie compétitive, d’une logistique fiable et de clients suffisamment diversifiés.
La vraie question
Le débat public sur ces dossiers porte presque toujours sur la répartition des profits. Les précédents montrent que la question décisive est ailleurs : qui paie l’électricité, et qui porte le risque industriel lorsque le prix du métal décroche ? L’Afrique du Sud vient d’y répondre par défaut, en laissant s’éteindre le dernier four d’un pays qui possède plus d’un tiers des réserves mondiales connues.
C’est ce scénario que le protocole gabonais cherche à éviter, en faisant de la viabilité économique des projets un préalable et, pour la future usine d’alliages, de la sécurisation de l’énergie une condition explicite. Reste à le vérifier, échéance après échéance. Mais pour l’Europe, qui a inscrit ce métal sur sa liste stratégique tout en ne disposant que de capacités très limitées de purification aux standards requis pour les batteries, l’enjeu est simple : un actif stratégique dont personne ne finance l’électricité n’est qu’un gisement.