Quand les axes routiers deviennent un impôt parallèle
Dans un pays enclavé comme la République centrafricaine, la route n’est pas un simple ruban d’asphalte. Elle porte les vivres, les médicaments, les salaires du commerce informel et une part décisive du prix payé par les ménages. Quand des postes non autorisés s’y multiplient, le coût du trajet finit par se répercuter sur le panier de la ménagère, sur le transporteur et sur le petit commerçant. Le sujet dépasse donc la police des routes : il touche directement la circulation intérieure, l’approvisionnement des villes et le lien économique avec le Cameroun, le Tchad et la sous-région de la CEMAC.
À Bangui, les autorités centrafricaines ont relancé une offensive contre ces prélèvements informels. La Brigade spéciale mixte de contrôle et de surveillance des barrières dit avoir basculé d’une phase de sensibilisation à une phase de répression, après plusieurs plaintes d’usagers dénonçant des tracasseries et des rackets sur les grands axes. Cette logique s’inscrit dans une politique plus large de reprise en main des routes, dans un pays où la libre circulation reste un enjeu de souveraineté autant qu’un levier économique.
Un cadre légal posé en 2023, mais encore contesté sur le terrain
Le rappel est important. En juin 2023, un décret présidentiel a fixé le nombre des barrières légales à 93 en République centrafricaine, selon plusieurs sources concordantes, tandis qu’un arrêté du 16 août 2023 a organisé la brigade spéciale chargée de leur contrôle. Le principe est simple : seuls les points autorisés peuvent fonctionner, avec des règles de contrôle et des droits clairement définis. Tout le reste doit être démantelé.
Cette clarification juridique répond à un vieux problème centrafricain : la prolifération de postes improvisés par des éléments de forces de sécurité, parfois par des services administratifs, parfois par des acteurs qui se présentent comme agents de l’État sans y être habilités. Des travaux universitaires et des rapports de protection ont déjà décrit ces barrières illégales comme des lieux de taxes non prévues, de retenues arbitraires et d’entraves aux déplacements civils. La question n’est donc pas nouvelle ; ce qui change, c’est le niveau de volonté politique affiché à Bangui.
Le gouvernement a aussi un intérêt budgétaire direct. Quand un prélèvement n’entre pas dans les caisses publiques, l’État perd de la recette et perd, en même temps, sa crédibilité. Dans un contexte où la République centrafricaine cherche à mieux organiser ses recettes douanières et à moderniser ses contrôles, la lutte contre les barrières illégales rejoint les réformes de gouvernance financière et de facilitation du transit dans l’espace CEMAC.
Onze barrières démantelées entre Bangui et plusieurs villes de l’intérieur
Sur le terrain, l’opération annoncée a ciblé plusieurs axes reliant Bangui à Mbaïki, Bambari, Damara et Sibut. Selon le responsable de la brigade, onze barrières illégales ont été démantelées et onze personnes ont été interpellées. Les agents concernés appartiendraient à la gendarmerie, aux eaux et forêts, à la mairie et aux douanes. Comme il s’agit d’accusations et d’une opération en cours, ces éléments doivent être lus comme le bilan communiqué par les autorités, non comme une décision judiciaire définitive.
Le choix de ces axes n’est pas anodin. Bangui concentre les flux administratifs et marchands, tandis que Mbaïki, Damara, Sibut et Bambari structurent des corridors de circulation utiles aux échanges interprovinciaux. Dans un pays où l’enclavement renchérit déjà les coûts logistiques, chaque barrière supplémentaire agit comme une petite douane parallèle. Pour les transporteurs, cela signifie des retards. Pour les commerçants, une hausse des charges. Pour les riverains, une impression persistante que l’État est présent surtout pour prélever, et pas toujours pour protéger.
Les riverains cités par la presse locale saluent, pour leur part, une opération qui allège les trajets et limite les rançonnements. Ce soutien populaire est logique : dans les zones urbaines comme dans les couloirs commerciaux, la disparition de barrières informelles peut fluidifier les déplacements quotidiens et réduire le coût des marchandises. Mais l’effet ne sera durable que si les postes supprimés ne réapparaissent pas quelques semaines plus tard sous un autre nom ou avec d’autres agents.
Ce que l’opération dit de l’État centrafricain, et de l’Afrique centrale
Le dossier des barrières illégales révèle une tension classique dans plusieurs États africains : la différence entre les textes et leur exécution. La République centrafricaine a fixé un cadre. Elle a même créé une structure spécialisée. Mais l’expérience du terrain montre que le contrôle reste fragile, surtout là où les chaînes hiérarchiques sont longues, les ressources limitées et les routines de prélèvement bien installées. Le vrai test n’est donc pas seulement le démantèlement d’une journée, mais la capacité à maintenir une discipline administrative dans la durée.
Cette bataille a aussi une portée régionale. Dans la CEMAC, la libre circulation des biens et des personnes est un principe ancien, mais les corridors transfrontaliers restent souvent entravés par des pratiques locales qui alourdissent les échanges. Pour Bangui, mettre fin aux barrières illégales, c’est soutenir le commerce intérieur, mais aussi améliorer la crédibilité du pays dans les discussions sur le transit, les douanes et la sécurité des axes vers les ports de sortie. Pour les ménages centrafricains, c’est la promesse d’un trajet moins cher, moins arbitraire et plus lisible.
Reste la suite. Le gouvernement centrafricain a déjà indiqué vouloir relancer ou intensifier ce combat contre les barrières illégales, signe que le problème n’est pas clos. La prochaine étape se jouera dans la constance : contrôle interne des forces, suivi judiciaire des interpellations, et protection des usagers sur les axes les plus exposés. C’est à cette condition que la décision de Bangui pourra devenir autre chose qu’une opération ponctuelle : un signal de réaffirmation de l’autorité publique en République centrafricaine.