Au cœur de Kordofan, une route vaut parfois autant qu’un front
Dans le centre du Soudan, une bande d’asphalte peut changer la carte de la guerre. À la fin de juillet, l’armée soudanaise a affirmé avoir repris l’axe d’Al-Sadarat, entre Khartoum et El Obeid, une artère logistique majeure pour les renforts, le carburant et les vivres. Derrière ce couloir, il y a surtout une ville prise dans un étau : El Obeid, capitale du Nord-Kordofan, reste un point de bascule entre l’est contrôlé par l’armée et l’ouest dominé par les Forces de soutien rapide, les RSF, une puissante force paramilitaire devenue l’un des deux camps de la guerre ouverte depuis avril 2023.
Ce qui se joue à El Obeid dépasse la seule bataille locale. La ville commande l’accès vers le Kordofan et ouvre la route du Darfour. Pour l’armée, reprendre cet axe, parfois présenté comme l’« Export road », revient à consolider la défense de Khartoum et à rouvrir une liaison terrestre vers le centre du pays. Pour les RSF, le contrôle de cette route a longtemps servi à maintenir la pression sur les zones encore tenues par les forces régulières. IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, a d’ailleurs alerté dès juin sur l’escalade militaire et les frappes de drones autour d’El Obeid.
Une reprise militaire encore contestée, mais aux effets immédiats
Selon les annonces militaires diffusées le 26 juillet, l’armée soudanaise et ses forces alliées ont pris le contrôle de l’axe Khartoum-El Obeid après deux jours d’affrontements. Les combats ont porté sur plusieurs localités du Nord-Kordofan, dont Bara, Um Sayala et Jabrat al-Sheikh. Le même récit militaire présente la reprise de l’axe comme un point d’appui pour desserrer l’étau autour d’El Obeid. Des sources locales citées par Sudan Tribune décrivent aussi une jonction entre des unités parties d’El Obeid et d’autres venues d’ouest d’Omdurman.
Dans le même temps, les RSF ont intensifié leurs attaques par drones sur la ville. Ce schéma n’est pas nouveau. Depuis le mois de juin, les Nations unies, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme et plusieurs acteurs humanitaires ont signalé une hausse nette des frappes contre El Obeid et ses infrastructures civiles. Le bureau du haut-commissaire Volker Türk a indiqué le 3 juillet que 15 frappes de drones avaient été documentées entre le 6 et le 28 juin, avec au moins 45 civils tués et 41 blessés, un bilan probablement sous-estimé selon l’ONU.
À ce stade, l’avancée de l’armée doit donc être lue avec prudence. Le terrain militaire est mouvant, les lignes bougent vite, et chaque camp publie ses propres cartes de victoire. Mais un fait ressort : le combat pour les routes se traduit immédiatement par un combat pour la survie des civils. Quand un axe tombe, les prix du carburant, de la farine et de l’eau bougent aussi. Quand les drones frappent, les hôpitaux, les marchés et les stations-service paient le prix fort.
El Obeid, ville refuge sous pression
El Obeid n’est pas seulement un nœud militaire. C’est aussi un refuge relatif pour des déplacés venus d’autres zones du Soudan. Fin juin et début juillet, des organisations humanitaires et des médias soudanais ont décrit une ville déjà saturée, avec plus de 100 000 déplacés hébergés dans des camps ou chez des familles, et des arrivées quotidiennes malgré le siège de fait. D’après le Croissant-Rouge ou des structures humanitaires relayées par la presse locale, les besoins en santé, eau et nourriture y ont fortement augmenté.
Cette pression humanitaire explique pourquoi le conflit autour d’El Obeid inquiète au-delà du Soudan. Une ville encerclée, privée de routes sûres et exposée aux drones, devient rapidement un piège pour les civils. Les rapports de l’ONU évoquent des écoles touchées, des sites accueillant des déplacés, des dépôts de carburant et des infrastructures d’eau endommagés. Le constat est clair : le front ne frappe pas seulement des positions militaires, il désorganise le quotidien des habitants, des commerçants, des transporteurs et des services publics.
Pour les familles restées sur place, la question n’est pas diplomatique. Elle est pratique. Y aura-t-il de l’eau demain ? Du carburant ? Une route d’évacuation ? Les mois de juin et juillet ont montré qu’au Nord-Kordofan, la guerre se joue aussi par l’asphyxie : coupures, attaques sur les points d’eau, destruction des stations d’essence et blocage des accès. Cette logique de siège pèse davantage sur les civils que sur les unités armées, plus mobiles et mieux approvisionnées.
Un front local aux répercussions régionales
La bataille d’El Obeid concerne aussi la Corne de l’Afrique et, plus largement, l’Union africaine. IGAD a dénoncé la dégradation de la situation dans la ville dès le 22 juin, tandis que l’Union européenne et le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ont, eux aussi, mis en garde contre une offensive aux conséquences potentiellement catastrophiques pour les civils. Cette convergence est rare et dit bien la gravité du moment. Le Soudan n’affronte pas seulement un conflit interne ; il subit une guerre qui déstabilise ses voisins, alimente des déplacements régionaux et fragilise les tentatives de médiation africaine.
Le précédent d’El Fasher, au Darfour, reste dans tous les esprits. Plusieurs observateurs à l’ONU ont averti qu’El Obeid risquait de devenir un autre siège prolongé, avec des violations graves contre les civils. C’est précisément ce scénario que les autorités militaires veulent empêcher en annonçant la reprise de l’axe stratégique. Mais même si la route est sécurisée sur le papier, la stabilité n’est pas revenue. Les RSF gardent des capacités de nuisance par drones et par harcèlement des zones périphériques.
Le prochain moment décisif se jouera donc sur trois terrains à la fois : la tenue réelle de l’axe Khartoum-El Obeid, la capacité des RSF à maintenir leur campagne de drones, et l’ouverture d’un accès humanitaire durable. Pour le Soudan, le contrôle d’une route n’est pas seulement un succès tactique. C’est un test de gouvernance de guerre, de logistique civile et de rapport de force entre deux appareils armés qui continuent de redessiner le pays à coups d’artillerie et de communications concurrentes.