Un village perché, longtemps regardé comme un décor, change de statut

À Sidi Bou Saïd, la mer, la falaise et les maisons blanches ont souvent attiré les regards avant les politiques publiques. Mais derrière l’image de carte postale, le site raconte surtout une histoire tunisienne faite de sainteté soufie, d’architecture résidentielle et de protection patiemment construite. L’inscription du village sur la Liste du patrimoine mondial donne désormais à ce paysage un cadre international plus exigeant, avec des obligations de suivi et de gestion qui dépassent la seule mise en valeur touristique.

Le dossier a été examiné pendant la 48e session du Comité du patrimoine mondial, tenue à Busan, en République de Corée, du 19 au 29 juillet 2026. Le bien a été inscrit sur la base du critère (iii), celui des témoignages exceptionnels d’une tradition culturelle ou d’une civilisation. L’UNESCO précise que le village s’est développé autour du mausolée du saint soufi Abou Saïd Khalaf Ibn Yahya El Tamimi El Beji, connu sous le nom de Sidi Bou Saïd, puis a été consolidé par des dynasties successives, avant de devenir un lieu résidentiel et de villégiature.

De Carthage à Sidi Bou Saïd, une protection enfin lisible

Jusqu’ici, Sidi Bou Saïd relevait du périmètre du site archéologique de Carthage, inscrit depuis 1979. La nouvelle décision lui donne une existence propre sur la Liste, ce qui change la hiérarchie des responsabilités. Le village n’est plus un simple appendice d’un grand ensemble archéologique : il devient un bien à part entière, avec son propre cadre de protection, son plan de gestion et ses échéances de suivi. L’UNESCO rappelle d’ailleurs que le bien est protégé par le décret beylical de 1915 et par le décret de 1985, sous la surveillance de l’Institut national du patrimoine, rattaché au ministère des Affaires culturelles.

Cette protection n’est pas née avec l’UNESCO. Elle remonte à la crainte d’altérations déjà dénoncées au début du XXe siècle. Le peintre et musicologue Rodolphe d’Erlanger, installé sur la colline en 1912, avait plaidé pour préserver les façades et encadrer les constructions. Le village garde ainsi la trace d’une tension ancienne entre patrimonialisation, usage résidentiel et pression foncière. L’inscription de 2026 ne crée pas cette tension ; elle la rend plus visible et plus contraignante.

Le périmètre retenu couvre 76,54 hectares, avec une zone tampon de 84,44 hectares. L’UNESCO a aussi demandé un rapport de mise en œuvre pour 2027. Ce détail compte. Il signifie que la valeur du site ne se résume pas à l’esthétique du bleu et du blanc, mais repose sur un ensemble plus fragile : tissu bâti, usages religieux encore actifs, circulation des visiteurs, et équilibre entre conservation et vie quotidienne.

Ce que l’inscription change pour Tunis, les habitants et l’économie locale

Pour l’État tunisien, la décision de Busan a une portée symbolique nette. Selon la délégation tunisienne relayée par l’agence TAP, le pays compte désormais dix biens inscrits au patrimoine mondial, ce qui le place parmi les pays arabes et africains les plus représentés sur cette Liste. Le bilan officiel de l’UNESCO confirme en tout cas que la Tunisie dispose d’un portefeuille patrimonial dense, déjà composé de la médina de Tunis, de Carthage, de Dougga, de Kairouan, de Sousse, d’El Jem, de Kerkuane, d’Ichkeul et de Djerba, auxquels s’ajoute désormais Sidi Bou Saïd.

Mais l’enjeu principal est local. Dans un village très fréquenté, le classement peut aider à mieux encadrer les rénovations, les enseignes, les circulations et les transformations d’usage. Il peut aussi, s’il est mal accompagné, accélérer la gentrification patrimoniale : les logements deviennent des actifs, les familles permanentes reculent, et l’activité quotidienne se réorganise autour du tourisme. L’UNESCO note déjà que les dynamiques économiques ont modifié certains usages résidentiels. Autrement dit, la reconnaissance internationale protège un site, mais elle peut aussi augmenter les pressions qui le transforment.

Le paysage lui-même reste vulnérable. L’ICOMOS, l’organisme consultatif chargé d’évaluer les candidatures culturelles, a examiné l’intégrité du site face à la pression touristique, aux risques environnementaux et à l’instabilité des sols. Les fortes pluies récentes ont rappelé la fragilité du promontoire. À Sidi Bou Saïd, la falaise n’est pas un décor : c’est un facteur de risque concret pour le bâti, les voiries et les aménagements. La gestion du site devra donc concilier réputation mondiale et entretien très ordinaire des pentes, des réseaux et des accès.

Une reconnaissance tunisienne, mais aussi maghrébine et méditerranéenne

Le choix du critère (iii) replace Sidi Bou Saïd dans une histoire méditerranéenne plus large. L’UNESCO insiste sur le phénomène des « villages-sanctuaires », où l’autorité spirituelle d’un saint et le patronage d’un pouvoir politique ont cohabité. Cette lecture parle à toute la rive sud de la Méditerranée, où de nombreux sites combinent fonctions religieuses, résidentielles et civiques. Elle montre aussi que le patrimoine du Maghreb ne se limite ni aux ruines antiques ni aux médinas : il inclut des formes d’habitat, de sociabilité et de légitimité politique encore lisibles aujourd’hui.

La session de Busan a par ailleurs inscrit plusieurs biens africains, ce qui rappelle que la place du continent dans le patrimoine mondial reste active, disputée et diverse. La Tunisie y gagne une visibilité supplémentaire, mais elle rejoint aussi un mouvement plus vaste : celui d’États africains qui tentent de faire reconnaître des ensembles historiques vivants, et pas seulement des sites figés dans le passé. Pour Tunis, la question n’est donc pas de célébrer une victoire patrimoniale isolée. Il faut surtout maintenir l’équilibre entre protection, transmission et usages locaux, car c’est là que se jouera la valeur réelle de cette inscription dans les prochaines années.