Quand l’école tunisienne parle enfin de l’élève dans sa totalité

Dans les salles de classe tunisiennes, le décrochage ne commence pas toujours par un échec aux examens. Il naît aussi d’un mal-être discret, d’une rupture avec l’école, d’un conflit non vu à temps. C’est là que le psychologue scolaire devient un acteur stratégique, pas un simple appui de secours.

En Tunisie, cette réalité prend une place plus visible à l’approche de la rentrée 2026-2027. Le ministre de l’Éducation, Noureddine Nouri, a réuni le 22 juillet à Carthage les psychologues scolaires venus de toutes les régions. Le message est clair : la qualité éducative ne se mesure plus seulement aux notes, mais aussi à la capacité de l’institution à accompagner l’élève dans sa dimension psychologique et sociale.

Cette inflexion intervient dans un pays où l’école reste un enjeu de cohésion nationale. Elle s’inscrit aussi dans un contexte nord-africain plus large, où les systèmes éducatifs cherchent à mieux articuler réussite scolaire, santé mentale et protection des enfants. Pour la Tunisie, le sujet est d’autant plus sensible que l’abandon scolaire et la violence en milieu scolaire continuent de peser sur le quotidien des établissements.

Une réforme éducative qui s’inscrit dans les priorités de Carthage

La rencontre de Carthage n’a pas seulement servi à écouter les professionnels. Elle a aussi posé les bases d’un chantier administratif. Le ministre a présenté trois axes de travail pour la prochaine rentrée : renforcer les canaux d’écoute entre le ministère et les psychologues, améliorer les pratiques professionnelles par la formation continue, et faire de la prise en charge psychologique un pilier durable de la qualité scolaire.

Le choix de Carthage n’est pas anodin. Le site symbolise l’arbitrage politique au plus haut niveau de l’État. En Tunisie, l’éducation reste un secteur très centralisé, piloté depuis Tunis, avec des relais régionaux chargés d’appliquer les orientations nationales. La réforme annoncée suppose donc une coordination serrée entre administration centrale, commissariats régionaux, établissements et familles.

Ce cadrage rejoint d’autres signaux récents. Au début de juillet, le ministère appelait déjà à préparer la rentrée 2026-2027 dans les régions et à soutenir les établissements éloignés, notamment dans les zones rurales. L’école tunisienne se pense donc à la fois comme un service public de masse et comme un espace de réparation sociale.

Des moyens encore très en deçà des besoins

Le principal obstacle est connu : les ressources humaines ne suivent pas. Pour 2026, l’État n’a ouvert que 26 postes de psychologues par concours externe, selon l’arrêté publié par le ministère. Cette décision marque un signal politique, mais elle reste modeste au regard de l’ampleur du système.

Les chiffres disponibles donnent la mesure de l’écart. Pour l’année scolaire 2025-2026, la Tunisie compte environ 2,3 millions d’élèves et 6 164 établissements, selon les données officielles du ministère. Un tel volume implique une présence de terrain solide, alors même que les psychologues scolaires demeurent peu nombreux et souvent isolés dans leur fonction.

Le problème n’est pas seulement quantitatif. Les psychologues présents ont signalé, lors de la réunion, une coordination encore insuffisante entre eux, les directions d’établissement et les familles. Dans beaucoup d’écoles, la prise en charge dépend encore de l’alerte tardive d’un enseignant ou d’un parent. Or, la prévention exige des circuits plus rapides et des repérages précoces.

Un autre indicateur confirme l’urgence. Le taux d’abandon dans les collèges est passé de 9,3 % en 2020-2021 à 7,5 % en 2023-2024, selon les données du ministère. C’est un progrès réel. Mais il ne suffit pas à enrayer un phénomène qui continue de concerner des dizaines de milliers d’élèves chaque année, selon des estimations reprises par plusieurs observateurs du secteur.

Ce que la santé mentale change pour l’école tunisienne

Le débat tunisien dépasse le seul champ de la psychologie scolaire. Il touche à la manière même de concevoir l’école. Pendant longtemps, la logique des résultats a dominé. L’élève était évalué, classé, orienté. Aujourd’hui, le ministère admet plus nettement qu’un élève fragilisé, anxieux ou exposé à la violence apprend moins bien et décroche plus vite.

Cette évolution a des effets très concrets. Pour l’administration centrale, elle suppose de nouvelles méthodes de pilotage. Pour les directeurs d’établissement, elle impose des réflexes de coopération avec les psychologues. Pour les familles, elle ouvre un espace de dialogue qui reste encore inégal selon les territoires. Pour les élèves, surtout en milieu urbain populaire ou dans les régions moins dotées, elle peut faire la différence entre maintien dans le système et rupture durable.

La question est d’autant plus sensible que la violence en milieu scolaire a progressé de 19 % entre le début de 2023 et les dix premiers mois de 2024, selon l’Observatoire national de l’éducation. Le ministère a aussi renforcé, ces derniers mois, son discours sur la sécurité dans les établissements et la protection de la communauté éducative. Dans ce contexte, le psychologue scolaire n’est pas seulement un professionnel du soin. Il devient un maillon de prévention.

La portée de cette réforme dépasse les frontières tunisiennes. Dans le Maghreb, comme dans d’autres régions du continent, les pouvoirs publics cherchent à réduire le décrochage sans réduire l’école à une logique disciplinaire. La Tunisie teste ici une piste utile : replacer l’élève au centre, avec ses apprentissages, mais aussi ses fragilités. C’est souvent là que se joue la crédibilité d’une réforme éducative.

Reste une échéance décisive : la rentrée 2026-2027. C’est à ce moment que l’on verra si les annonces de Carthage se traduisent par des procédures plus fluides, une meilleure formation et une présence renforcée des psychologues dans les établissements. Dans un système scolaire sous pression, la suite dira si cette réforme change vraiment le quotidien des classes tunisiennes.