À Salé, le football croise désormais la bataille des investitures
Au Maroc, le football n’est plus seulement une affaire de stades, de sélection et de trophées. Il pèse aussi dans le langage du pouvoir, dans les réseaux d’influence et, désormais, dans les choix d’un parti qui cherche à renforcer ses listes avant les législatives. La présence publique de Fouzi Lekjaa au sein du Parti Authenticité et Modernité, à Salé, a donné une portée politique à une figure déjà installée au cœur de la vie publique marocaine.
Le symbole est fort parce qu’il intervient dans un pays où la vitrine sportive a été pensée comme un levier d’image, d’investissement et d’organisation. Depuis Rabat, la Fédération royale marocaine de football a porté une stratégie de réforme durable, tandis que le Maroc s’apprête à accueillir la Coupe d’Afrique des Nations 2025 et à coorganiser la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Dans ce contexte, chaque déplacement de Lekjaa est lu bien au-delà du terrain.
Un responsable du sport devenu pièce du dispositif institutionnel
Le 25 juillet 2026, le responsable du budget au sein du gouvernement et président de la Fédération royale marocaine de football a pris part, pour la première fois de manière officielle, aux travaux du conseil national du PAM à Salé. Quelques semaines plus tôt, il affirmait pourtant ne pas être adhérent à un parti. Ce revirement public, ou cette clarification politique, ouvre une nouvelle phase dans une trajectoire déjà dense.
Ce basculement ne doit rien au hasard. Fouzi Lekjaa dirige la FRMF depuis 2014, et son nom est associé aux réformes qui ont modernisé la gouvernance du football marocain. La fédération, basée à Rabat, le présente toujours comme son président. À l’échelle africaine, il occupe aussi une place de premier plan à la CAF, où il est premier vice-président depuis avril 2025, tandis qu’il figure dans les instances de la FIFA.
Le football marocain, vitrine sportive et levier de puissance
Le poids de Lekjaa tient à un fait simple : le football est devenu, au Maroc, un instrument de projection nationale. Les performances des sélections masculine et féminine ont accru l’attention portée aux infrastructures, à la formation et à la gestion. La reconnaissance internationale du dossier Maroc-Espagne-Portugal pour 2030 a aussi renforcé cette centralité, en faisant du Maroc un acteur clé d’un événement planétaire.
La FRMF a aussi construit, autour de Rabat et de Salé, une politique d’équipements et d’organisation qui dépasse le seul cadre sportif. Le complexe Mohammed VI, souvent présenté comme un outil de formation et de préparation de haut niveau, illustre cette stratégie. Sans entrer dans les chiffres contestés ou difficilement recoupables, l’essentiel est clair : le Maroc a choisi de faire du football une infrastructure d’État autant qu’un spectacle populaire.
C’est précisément ce capital symbolique qui explique la visibilité politique de Lekjaa. Il ne parle pas seulement aux supporteurs. Il parle aussi à un électorat sensible à l’efficacité administrative, à la réussite visible et à la capacité d’un responsable à transformer des ambitions en résultats concrets. Dans un paysage partisan souvent perçu comme plus abstrait, ce type de profil rassure.
Ce que ce rapprochement change dans le jeu marocain
Pour le PAM, l’arrivée affichée d’une figure comme Lekjaa répond à une logique de crédibilité. Le parti cherche des personnalités capables de parler gestion, grands chantiers et exécution. À l’approche des législatives, il ne s’agit pas seulement d’afficher des sigles, mais d’incarner une compétence. La présence d’un ministre et dirigeant sportif répond à cette demande de lisibilité.
Pour l’État marocain, l’enjeu est plus large. La Coupe du monde 2030, confirmée comme dossier conjoint Maroc-Espagne-Portugal par la FIFA, exige une coordination continue entre administrations, fédérations, collectivités locales, finances publiques et diplomatie sportive. Dans ce schéma, un profil comme Lekjaa devient utile parce qu’il connaît déjà les rouages des dossiers complexes, des arbitrages budgétaires et des relations avec les instances internationales.
Mais cette concentration de rôles pose aussi une question de méthode. Quand un responsable du sport devient un acteur partisan visible, la frontière entre réussite technique et capital politique se réduit. Les supporters y voient souvent une continuité de leadership. D’autres y lisent la montée en puissance d’un homme dont l’influence s’étend désormais du vestiaire aux institutions. Le débat, au Maroc, restera donc moins sur la personne que sur la place qu’elle occupe dans l’architecture du pouvoir.
Un signal qui dépasse Rabat et parle à toute l’Afrique
À l’échelle continentale, le cas Lekjaa dit quelque chose de plus large : la montée en puissance des dirigeants sportifs devenus gestionnaires, puis décideurs publics. En Afrique du Nord comme ailleurs sur le continent, les grandes compétitions internationales ne sont plus seulement des rendez-vous d’image. Elles déplacent des budgets, accélèrent des réformes et redistribuent du prestige entre institutions.
Le Maroc se retrouve ainsi dans une position singulière. Son football sert de laboratoire de gouvernance, tandis que ses échéances à venir — préparation de la CAN 2025, organisation du Mondial 2030, montée en puissance des responsabilités de la FRMF et de la CAF — maintiennent une forte exposition publique. Ce qui se joue à Salé ou à Rabat dépasse donc une simple adhésion politique : c’est la confirmation qu’au Maroc, le sport de haut niveau est devenu un langage de pouvoir à part entière.