À Dakar, le TER a d’abord changé les horaires. Demain, il pourrait changer la carte économique du pays. L’extension vers Thiès n’est pas seulement une question de rails : elle touche les trajets domicile-travail, l’accès aux emplois industriels et la manière de relier la capitale à un autre pôle urbain majeur du Sénégal.
Thiès, un choix de territoire autant qu’un choix de transport
Le Sénégal sort d’une séquence où la mobilité urbaine est devenue un sujet économique central. Le président Bassirou Diomaye Faye a fait du rail une priorité nationale, en demandant dès février 2026 d’accélérer la modernisation de la ligne Dakar-Tambacounda et de finaliser une politique ferroviaire à l’horizon 2050. Dans le même temps, le document d’Agenda national de Transformation Sénégal 2050 place ce futur axe Dakar-Tambacounda au cœur d’un corridor appelé à structurer les échanges avec l’hinterland ouest-africain.
Dans ce cadre, Thiès apparaît comme une étape logique. La région compte 2 524 516 habitants selon les données 2024 de l’ANSD, et elle se situe juste derrière Dakar en poids démographique. C’est aussi un territoire fortement urbanisé, avec une densité humaine et des flux quotidiens qui rendent la question des transports décisive pour les ménages, les entreprises et les services publics.
La ville et sa région jouent en outre un rôle industriel ancien. Les activités liées aux matériaux, aux carrières, au ciment et à la logistique y concentrent des emplois et des allers-retours réguliers vers Dakar, Mbour, Diamniadio et les communes voisines. C’est précisément ce type de bassin qu’un train régional peut desservir plus efficacement qu’un corridor routier saturé.
Ce que finance l’accord annoncé en juillet
Le 24 juillet 2026, un mémorandum d’entente a été signé pour financer les études d’avant-projet de l’extension du TER vers Thiès. L’enveloppe annoncée atteint 10 millions d’euros, avec 4 millions d’euros apportés par l’Agence française de développement et 6 millions d’euros par l’Union européenne. Les autorités sénégalaises présentent cette étape comme un passage préparatoire, destiné à préciser le tracé, les coûts, les impacts sociaux et les contraintes environnementales avant toute réalisation.
Cette séquence n’est pas isolée. En mars 2026, le gouvernement sénégalais indiquait déjà que la phase 3 du TER devait servir à étendre le réseau vers Thiès et Mbour, et que l’appui européen compléterait un financement déjà engagé par l’AFD. L’intérêt de cette articulation entre bailleurs européens et État sénégalais tient à une donnée simple : un projet ferroviaire de cette taille ne se résume pas à une voie ferrée, mais à un ensemble d’ouvrages, de gares, d’accès, d’expropriations et de raccordements urbains.
Le TER de Dakar sert déjà de base technique à cette extension. Mis en service en décembre 2021, il est devenu l’un des symboles de la modernisation des transports au Sénégal. L’AFD rappelle que la ligne Dakar-Diamniadio, prolongée vers l’aéroport international Blaise Diagne, a été pensée comme un outil d’aménagement du territoire et de désaturation de la capitale. L’extension vers Thiès prolonge cette logique au-delà de l’aire métropolitaine immédiate.
Un effet direct sur les travailleurs, les entreprises et les communes
Le principal enjeu est concret : le temps. Entre Dakar et Thiès, des milliers de travailleurs, d’étudiants, de commerçants et de prestataires se déplacent déjà dans des conditions souvent coûteuses et imprévisibles. Une liaison ferroviaire rapide peut réduire la dépendance au transport routier, sécuriser les arrivées, et rendre plus lisibles les rythmes de travail. Pour les ménages, cela signifie moins de fatigue, moins d’aléas et, parfois, la possibilité de vivre plus loin de son lieu d’activité sans perdre une journée dans les embouteillages.
Pour les entreprises, l’effet attendu est double. D’un côté, les industriels et les logisticiens y gagnent en fiabilité. De l’autre, les zones situées le long du corridor Dakar-Diamniadio-Thiès peuvent attirer de nouveaux projets immobiliers, commerciaux et de services. Les autorités sénégalaises y voient aussi un moyen de faire du rail un levier de redistribution territoriale, au lieu de concentrer toute la croissance autour de Dakar.
Le précédent du TER de Dakar nourrit cette ambition. Selon les autorités, la première phase a permis de relier Dakar à Diamniadio en environ 45 minutes, contre près de 90 minutes auparavant, avec une capacité annoncée de 115 000 voyageurs par jour sur la phase initiale. Des chiffres de fréquentation cités par la SENTER et repris par l’APS évoquaient déjà 41 millions de passagers transportés en 2023, signe qu’un service ferroviaire peut trouver sa place dans les habitudes urbaines sénégalaises quand l’offre est régulière et lisible.
Mais Thiès change l’échelle. Ici, il ne s’agit plus seulement de desservir la périphérie de Dakar. Il faut relier deux centres urbains et économiques majeurs, avec des enjeux de foncier, d’intégration aux gares existantes, d’accès de quartier à quartier et de continuité avec les autres modes de transport. Le succès dépendra donc autant de l’infrastructure elle-même que de son insertion dans la ville réelle, celle des taxis, des cars rapides, des motos, des marchés et des zones d’activités.
Une pièce d’un ensemble ouest-africain plus large
L’intérêt du dossier dépasse le Sénégal. L’Agenda Sénégal 2050 présente le futur axe Dakar-Tambacounda comme un corridor potentiellement connecté à Bamako, puis à un réseau ferroviaire ouest-africain plus vaste. Cela place le rail sénégalais dans une logique régionale compatible avec l’intégration de la CEDEAO et de l’UEMOA, deux espaces où la fluidité des échanges reste un objectif économique majeur.
Dans ce paysage, Thiès joue le rôle de marche intermédiaire. Si l’extension se confirme, elle servira de test pour une méthode : financer d’abord des études solides, articuler les bailleurs internationaux avec les priorités nationales, puis construire un réseau qui ne soit pas uniquement tourné vers Dakar mais vers l’intérieur du pays et, à terme, vers les corridors transfrontaliers. C’est aussi ce que rappelle la présidence sénégalaise lorsqu’elle insiste sur le renforcement du bon voisinage et de l’intégration africaine dans la mise en œuvre de la Vision Sénégal 2050.
Le prochain rendez-vous sera celui des études : tracé, coût total, calendrier, emprises foncières et impacts environnementaux. C’est à ce stade que se jouera une partie essentielle du projet. Au Sénégal, comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, les grandes infrastructures ne transforment l’économie que lorsqu’elles sont pensées avec les territoires qu’elles traversent, et non au-dessus d’eux.