Un signal commercial qui dépasse la simple ligne de douane
Au Maroc, la question n’est pas seulement de savoir si une marchandise entre aux États-Unis avec 12,5 % de taxe en plus. La vraie interrogation est plus large : quelles filières peuvent encore vendre sans perdre leur avantage prix, et lesquelles devront absorber un choc que leurs marges n’avaient pas prévu ? La réponse dépend surtout du produit, du client et des exemptions décidées à Washington.
Dans le Maghreb, le dossier prend aussi une dimension régionale. Trois pays de l’Union du Maghreb arabe — le Maroc, l’Algérie et la Libye — sont visés par la nouvelle surtaxe américaine, tandis que la Tunisie et la Mauritanie n’y figurent pas. Cette géographie commerciale dit quelque chose de la fragmentation actuelle des économies nord-africaines : des profils d’exportation très différents, et donc des effets très inégaux face à une même mesure.
Ce que Washington a décidé, et pourquoi cela vise le Maroc
Le 23 juillet 2026, l’USTR, le bureau du représentant américain au commerce, a bouclé une série de 60 investigations ouvertes le 12 mars au titre de la section 301 du Trade Act de 1974. La décision prévoit des droits additionnels de 10 % ou 12,5 % sur les produits de 60 partenaires commerciaux. Le taux de 12,5 % s’applique aux économies qui n’ont pas adopté de prohibition d’importation des biens produits avec du travail forcé. Le Maroc figure dans ce groupe, au même titre que l’Algérie et la Libye.
Le motif officiel n’est pas une accusation de travail forcé dans les chaînes de production marocaines. Washington reproche plutôt à certains partenaires de ne pas avoir interdit, ni fait appliquer, l’importation de biens produits avec travail forcé. L’annexe publiée par l’USTR précise aussi que plusieurs catégories sont exemptées : matériaux stratégiques, produits pharmaceutiques, énergie, certains minerais, engrais et articles déjà couverts par d’autres régimes tarifaires.
Le Maroc n’est donc pas frappé uniformément. Son exposition dépend des lignes tarifaires réellement concernées. Les marchandises manufacturées, les produits agricoles transformés et certaines chaînes industrielles sont plus vulnérables que le phosphate, la roche phosphatée et les engrais, explicitement sortis du champ de la mesure. L’enjeu est concret : si le surcoût est absorbé par les exportateurs, les marges se contractent ; s’il est répercuté, les prix finaux montent sur le marché américain.
Le Maroc protège son poste stratégique, mais pas toute son offre exportatrice
Le point le plus sensible, pour Rabat, tient à l’industrie et aux biens à faible marge. Les États-Unis ont importé pour 1,9 milliard de dollars de marchandises marocaines en 2025, selon les données publiées par l’USTR. L’accord de libre-échange Maroc–États-Unis, en vigueur depuis le 1er janvier 2006, avait largement supprimé les droits entre les deux pays. Juridiquement, l’accord n’est pas annulé. Économiquement, son avantage est toutefois entamé par la surtaxe additionnelle.
L’agroalimentaire, l’automobile, certains composants électroniques, les agrumes ou les conserves de poisson entrent dans la zone d’attention des exportateurs marocains. Pour eux, le sujet n’est pas théorique. Il touche les prix, les contrats et la capacité à tenir face à des concurrents installés sur d’autres marchés. En revanche, le grand poste stratégique du royaume, l’écosystème phosphatier porté par l’OCP, est mieux protégé. Le 29 juin 2026, la Maison-Blanche a même annoncé une suspension temporaire de certains droits antidumping et compensateurs sur les engrais phosphatés marocains, pour huit mois, au nom d’une urgence sur l’approvisionnement américain.
Ce point compte politiquement autant qu’industriellement. Le Maroc ne perd pas son atout phosphatier, mais il voit s’éroder une partie de la diversification qu’il cherche depuis des années autour de la transformation industrielle et des exportations à plus forte valeur ajoutée. En clair, le royaume conserve son avantage sur un secteur stratégique, tout en subissant une pression nouvelle sur des produits où la concurrence internationale est plus serrée.
Algérie et Libye : le choc est limité, mais pas sans effet
Pour l’Algérie, l’impact direct reste plus étroit que l’intitulé de la mesure ne le laisse croire. Les États-Unis ont importé 2,2 milliards de dollars de marchandises algériennes en 2025. Or les hydrocarbures, qui dominent ces échanges, sont exclus du dispositif, tout comme les engrais. L’exposition réelle se concentre donc sur quelques segments hors pétrole : agroalimentaire, matériaux, sidérurgie ou céramique.
Le dossier touche surtout l’ambition algérienne de diversification. Alger affiche l’objectif de porter ses exportations hors hydrocarbures entre 10 et 15 milliards de dollars. Dans ce contexte, toute taxe additionnelle sur les biens non énergétiques rend plus difficile l’accès à des marchés rémunérateurs, y compris quand le volume exporté vers les États-Unis reste modeste par rapport aux ventes d’hydrocarbures.
La Libye suit une logique proche. Les importations américaines de marchandises libyennes ont atteint 1,4 milliard de dollars en 2025, presque exclusivement des produits pétroliers. Là encore, l’essentiel échappe à la surtaxe, parce que le pétrole brut, les produits pétroliers, le gaz naturel et le GNL sont exclus. L’assiette effective reste donc limitée.
La Tunisie, en revanche, n’est pas incluse dans les soixante économies visées. Ses produits restent soumis aux droits américains ordinaires. Les États-Unis ont importé pour environ 1,0 milliard de dollars de biens tunisiens en 2025, notamment de l’huile d’olive, des dattes, des vêtements, des engrais et des composants électroniques. Cette absence du dispositif peut devenir un argument industriel pour Tunis, face à des exportateurs marocains désormais grevés par 12,5 points supplémentaires sur une partie de leurs lignes.
Une mesure américaine aux effets maghrébins différenciés
La Mauritanie échappe elle aussi à la surtaxe, mais son exposition au marché américain reste très faible. Les importations américaines de marchandises mauritaniennes ont été estimées à 0,7 million de dollars en 2025. Autrement dit, l’exemption est plus symbolique qu’économique à court terme. Elle pourrait devenir plus significative si les projets miniers et gaziers du pays montent en régime.
La portée continentale du dossier se lit ailleurs : dans la manière dont Washington redéfinit, par la voie commerciale, ses attentes en matière de conformité des chaînes d’approvisionnement. Le texte américain relie désormais la politique douanière à la lutte contre le travail forcé, tout en ménageant des exemptions sur les intrants jugés stratégiques. Pour l’Afrique du Nord, cela pose une question simple : comment protéger les secteurs exportateurs sans laisser un partenaire commercial majeur réécrire seul les conditions d’accès à son marché ?
À court terme, le Maroc devra surtout surveiller deux fronts. D’un côté, l’évolution des exemptions et des listes produits. De l’autre, la capacité de ses industriels à maintenir leurs prix sur un marché américain où la concurrence demeure forte. Dans un Maghreb où les économies avancent en ordre dispersé, la même décision américaine produit des effets très différents : pression réelle pour le Maroc industriel, choc limité pour l’Algérie et la Libye pétrolières, opportunité relative pour la Tunisie, et quasi-absence d’impact pour la Mauritanie.