Quand un panneau publicitaire cesse de vendre

À Accra, un support publicitaire peut désormais raconter autre chose que la promesse d’un produit neuf. Il peut montrer l’après, c’est-à-dire les vêtements déjà portés, triés, abandonnés, puis rejetés sur les côtes ou dans les dépotoirs. Dans cette ville ghanéenne, l’artiste et ingénieur civil Emmanuel Aggrey Tieku a choisi de faire basculer l’image commerciale du côté du réel.

Le geste prend sens dans un pays où le marché du vêtement d’occasion est à la fois une ressource et une impasse. Le Ghana appartient à la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui compte 12 États membres aujourd’hui, et Accra y occupe une place politique et commerciale centrale. Mais la capitale est aussi devenue un point de concentration d’un flux textile difficile à absorber.

Un travail né entre Accra et Paris

Emmanuel Aggrey Tieku, né à Cape Coast et basé au Ghana, travaille entre Accra et Paris. Le fonds Ellipse Art Projects le présente comme le lauréat 2025 du Prix ellipse, dédié cette année à la scène artistique ghanéenne. L’institution précise qu’il a présenté une série d’œuvres autour d’un projet au long cours, How to Heal a Broken World.

Son approche repose sur une idée simple, mais puissante : utiliser le textile non comme décor, mais comme preuve. Dans ses installations, les tissus collectés sur les plages, dans les décharges ou au marché de Kantamanto deviennent matière première et document social. L’artiste y lit les effets d’une économie mondiale de la surconsommation, mais aussi les traces d’un héritage colonial qui continue de peser sur la circulation des biens.

C’est dans cette logique qu’est né Baleboards, contraction de bale, le ballot de vêtements, et de billboards, les panneaux publicitaires. Le projet détourne un outil de persuasion commerciale pour y exposer la matière brute : chemises, tee-shirts, tissus fatigués, assemblés en cascade monumentale. Le message n’est plus “achetez”, mais “regardez ce qui reste”.

Le marché de Kantamanto, vitrine et zone de décharge

À Accra, le marché de Kantamanto est l’un des principaux centres de revente de vêtements de seconde main en Afrique de l’Ouest. Les estimations varient selon les sources, mais plusieurs enquêtes convergent : environ 15 millions d’articles de seconde main y arrivent chaque semaine, et une part importante devient rapidement inutilisable. Certaines sources parlent de 40 % de textiles invendables, d’autres d’une masse de vêtements qui finit chaque semaine dans les espaces ouverts, les drains, les décharges ou sur les plages.

Cette réalité ne touche pas seulement les vendeurs. Elle affecte les réparateurs, les couturières, les récupérateurs informels et les habitants des quartiers côtiers. À Accra, les plages portent déjà les stigmates de ce commerce mondialisé : textiles emmêlés dans le sable, fibres synthétiques dispersées dans les eaux, déchets qui finissent par rejoindre le golfe de Guinée. L’Environmental Protection Agency du Ghana et la mairie d’Accra ont d’ailleurs appelé à des approches plus durables de gestion des déchets textiles.

Le paradoxe est bien connu au Ghana. Le vêtement de seconde main nourrit une économie populaire, offre des prix accessibles et fait vivre une chaîne de tri, de couture et de revente. Mais la hausse de la fast fashion produit des vêtements moins solides, plus nombreux et souvent plus difficiles à réemployer. Ce sont donc les acteurs les plus modestes du système qui encaissent le choc : moins de marge, plus de déchets, plus de coûts de gestion.

Une œuvre, mais aussi un diagnostic économique

Le travail de Tieku ne cherche pas seulement à choquer. Il montre comment l’espace public peut redevenir un lieu de lecture politique. Un panneau publicitaire, au lieu de masquer la réalité, la rend ici visible. Le spectateur n’est pas invité à admirer une image parfaite, mais à constater une chaîne de production et de consommation dont le coût atterrit ailleurs, souvent dans des villes africaines déjà sous pression.

Cette lecture résonne avec les débats africains sur la responsabilité élargie des producteurs, ou EPR, un mécanisme qui oblige les fabricants à financer la gestion de leurs déchets. À Accra, des ateliers et des prises de position publiques ont déjà demandé que les coûts réels du textile usagé soient mieux partagés entre les pays importateurs et les territoires qui reçoivent les rebuts. Le débat n’est donc pas artistique seulement. Il est aussi fiscal, urbain et industriel.

Il faut aussi voir ce que l’installation dit de la place de l’Afrique dans l’économie mondiale. Le continent est souvent présenté comme un marché de consommation ou une zone de débouché. Ici, le Ghana retourne le regard. Il ne reçoit pas seulement des déchets : il produit aussi des réponses, des récits et des formes. Le geste de l’artiste s’inscrit dans cette intelligence locale, visible chez les créateurs, les récupérateurs et les collectifs qui transforment les rebuts textiles en matière de travail et en langage critique.

Ce que cette image dit de l’Afrique de l’Ouest

Baleboards ne se limite pas à Accra. Le projet est pensé pour voyager, d’abord à travers plusieurs pays africains, puis en Europe. Cette circulation inverse est importante. Elle rappelle que la pollution textile n’est pas un problème périphérique. C’est un effet direct d’un modèle mondial qui relie les consommateurs du Nord, les marchés intermédiaires ouest-africains, et les littoraux qui absorbent l’excédent.

Dans l’espace ouest-africain, le sujet touche aussi à la souveraineté économique. La CEDEAO travaille depuis longtemps à l’intégration commerciale de la région. Mais le cas du textile d’occasion montre une intégration imposée par les flux mondiaux plus vite que par les politiques publiques régionales. Le Ghana, comme ses voisins côtiers, doit donc arbitrer entre accessibilité pour les ménages, emplois informels, infrastructures saturées et protection de l’environnement.

La force du projet d’Emmanuel Aggrey Tieku est là : il ne parle ni de mode ni de misère, mais d’économie, de territoire et de choix collectifs. En recouvrant un panneau d’affichage de vêtements usagés, il transforme un symbole de désir en espace de mémoire. Et il rappelle qu’à Accra, comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, la modernité ne se mesure pas seulement à ce que l’on achète, mais aussi à ce que l’on accepte enfin de regarder.