Une coopération qui dit quelque chose de plus large que des signatures
Quand deux pays africains multiplient les accords sur les douanes, les avions, la formation et la science, l’enjeu dépasse la diplomatie de façade. Il s’agit surtout de savoir si les échanges entre africains peuvent enfin gagner en fluidité, en confiance et en contenu industriel. C’est aussi le sens du rapprochement entre le Ghana et le Maroc, deux États qui cherchent à transformer leur position géographique en levier économique.
Pour le Ghana, l’équation est claire : la Zone de libre-échange continentale africaine, dont le secrétariat est basé à Accra, doit devenir plus qu’un symbole. Pour le Maroc, la stratégie passe depuis plusieurs années par l’ancrage africain, avec une diplomatie économique active vers l’Ouest du continent, notamment dans les services, l’enseignement et les infrastructures de mobilité. Les deux pays se rencontrent donc sur un terrain concret : l’intégration africaine par les outils techniques, pas seulement par les discours.
Onze accords pour organiser une coopération plus utile
Selon le ministère ghanéen des Affaires étrangères et la presse publique ghanéenne, le Ghana et le Maroc ont signé onze accords et instruments de coopération à l’issue de la deuxième session de leur commission mixte permanente. La session ministérielle a eu lieu après une réunion d’experts organisée à Rabat du 9 au 11 juin 2026, qui a préparé le terrain technique.
Les textes couvrent des domaines très opérationnels : services aériens, assistance administrative mutuelle en matière douanière, normalisation, évaluation de la conformité, métrologie, enseignement supérieur, science, technologie, météorologie et climatologie. D’autres volets portent sur la coopération scientifique dans le secteur minier, la formation diplomatique et professionnelle, les bourses, les stages, le partage d’expertise, ainsi que le sport et les archives.
Le volet le plus sensible pour l’économie réelle concerne les douanes et la connectivité aérienne. Si ces instruments sont appliqués, ils peuvent réduire les frictions qui ralentissent les importations, les exportations et les déplacements d’affaires. Dans une région où les coûts logistiques restent élevés, ce type d’accord compte autant qu’un grand discours sur le commerce intra-africain.
Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a présenté cette coopération comme un moyen d’élargir les chaînes de valeur régionales, d’attirer des investissements et d’avancer vers les objectifs de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui vise une Afrique plus intégrée et plus autonome. La formulation est politique, mais l’intention est précise : convertir une relation bilatérale en passerelle pour le marché continental.
Des secteurs stratégiques au cœur du partenariat
Le Ghana voit aussi dans le Maroc un partenaire utile pour des secteurs où l’expérience compte. Les autorités ghanéennes évoquent les énergies renouvelables, la fabrication de vaccins et les produits pharmaceutiques, dans une logique de souveraineté sanitaire et industrielle. Le Maroc, de son côté, a fait de la formation, de l’éducation et de la projection africaine des axes réguliers de sa politique extérieure, avec des milliers de bourses offertes à des étudiants africains et une présence institutionnelle accrue sur le continent.
Ce choix n’est pas anodin pour un pays comme le Ghana. À Accra, les besoins sont multiples : améliorer la compétitivité des entreprises, mieux relier la capitale aux régions productrices, et renforcer la transformation locale des matières premières. Les accords de normalisation, de métrologie et de coopération scientifique peuvent paraître techniques. En réalité, ils touchent à la capacité d’un pays à produire, certifier et exporter avec moins de dépendance extérieure.
Le dossier minier montre aussi la logique de complémentarité. Le protocole de coopération scientifique et technique entre l’Office national des hydrocarbures et des mines du Maroc, la Commission des minéraux du Ghana et l’Autorité géologique ghanéenne vise un partage d’expertise sur un secteur clé. Pour le Ghana, pays aurifère et minier, le sujet dépasse la prospection : il touche à la cartographie, à la valorisation locale et au contrôle des chaînes de production.
Du côté des personnes, l’effet sera inégal. Les grandes entreprises, les administrations et les universités pourraient profiter plus vite de ces instruments que les petites structures. Mais, à terme, des procédures douanières simplifiées, des liaisons aériennes mieux cadrées et des mécanismes de reconnaissance technique peuvent aussi réduire les coûts pour les opérateurs de taille moyenne, y compris dans l’économie informelle qui alimente une grande partie des échanges urbains. Cette lecture est une inférence à partir des domaines couverts par les accords, et non une promesse déjà mesurable.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest et pour la ZLECAf
Le choix du Ghana comme siège du secrétariat de la ZLECAf donne à ces signatures une portée continentale. À Accra, la diplomatie bilatérale croise directement le chantier de l’intégration africaine. Cela place le pays dans une position particulière au sein de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, où la circulation des biens, des services et des compétences reste un test permanent de crédibilité régionale.
Le Maroc cherche, lui, à consolider son rôle de porte d’entrée entre l’Afrique, l’Europe et la Méditerranée. Cette posture lui permet de parler à plusieurs espaces à la fois : l’Union africaine, les marchés européens et les partenaires du Sud. Pour les États ouest-africains, la relation avec Rabat est donc moins un tête-à-tête qu’un point d’appui possible pour l’aviation, la formation, l’industrie pharmaceutique et les services techniques.
Le volume des échanges bilatéraux reste encore modeste à l’échelle des deux économies. L’Observatoire de la complexité économique les estime à 285,99 millions de dollars, un niveau qui confirme un potentiel encore sous-exploité. Ce chiffre doit être lu comme un ordre de grandeur indicatif, mais il donne une idée du chemin à parcourir pour que les accords signés débouchent sur des flux commerciaux plus denses et plus diversifiés.
La suite se jouera dans l’exécution. Les accords bilatéraux africains échouent souvent à cause d’un problème simple : les textes existent, mais les administrations tardent à harmoniser les procédures, à financer les programmes ou à publier les calendriers. Si le Ghana et le Maroc veulent éviter ce piège, ils devront transformer cette commission mixte en mécanisme de suivi régulier. C’est là que se mesure, très concrètement, la valeur d’un partenariat africain.