Une porte commerciale devenue zone grise

Le marché des carburants bouge vite quand les sanctions se resserrent. Les routes changent, les intermédiaires aussi, et les flux finissent parfois par brouiller l’origine réelle des cargaisons. C’est précisément ce que soulèvent deux enquêtes récentes sur le Maroc, placé au croisement de la Méditerranée, de l’Atlantique et des échanges avec l’Europe du Sud.

Le sujet dépasse la seule question du diesel. Il touche à la traçabilité douanière, à la crédibilité des certificats d’origine et à la manière dont un pays de transit peut devenir un rouage utile dans un commerce international sous pression. Pour Rabat, l’enjeu est double : préserver son image de plateforme logistique sérieuse, tout en évitant que son nom ne soit associé à des contournements de sanctions.

Ce que disent les enquêtes

Les investigations publiées à la fin mars et en juillet 2026 décrivent un circuit où des cargaisons de diesel d’origine russe seraient arrivées dans des ports marocains après des départs depuis la Baltique. Elles citent notamment des navires identifiés par les noms Tranquil Sea, Duke II et Eldia, ainsi qu’un négociant basé à Genève. Les montants évoqués atteignent plusieurs dizaines de millions de dollars.

L’une des pièces centrales de ce dossier repose sur la question de l’origine déclarée. Une cargaison aurait été accompagnée d’un certificat présenté comme chypriote et faisant état d’une origine turkmène. Les enquêtes affirment aussi que certains transferts auraient eu lieu au large de Gibraltar, dans des opérations de transbordement dites OPL, c’est-à-dire « off port limits », en mer et hors zone portuaire classique. Ce type de manœuvre n’est pas illégal en soi, mais il complique fortement la lecture de la chaîne logistique.

Les mêmes enquêtes avancent que des paiements auraient transité entre une grande banque marocaine côté acheteur et une structure offshore installée à Tanger côté fournisseur. Elles évoquent aussi des prix d’achat plus attractifs que ceux observés sur certains marchés européens. Ces éléments restent attribués aux enquêtes, car ils relèvent de documents et de recoupements journalistiques, non d’une décision judiciaire publique.

Pourquoi le Maroc se retrouve au centre du dossier

Le contexte international compte beaucoup. L’Union européenne a interdit le transport de pétrole et de produits pétroliers russes vers des pays tiers à partir de février 2023, tout en encadrant des mécanismes de prix plafonds. L’objectif était de réduire les revenus de Moscou sans casser l’approvisionnement mondial. Dans les faits, cette architecture a déplacé une partie du commerce vers des itinéraires plus longs, plus fragmentés et plus difficiles à contrôler.

Le Maroc, lui, importe massivement de l’énergie. L’Office des Changes indique qu’en 2025 les importations marocaines ont progressé de 8%, à 822,223 milliards de dirhams, dans un commerce extérieur toujours déficitaire. Dans ce cadre, les produits énergétiques occupent une place lourde dans la facture d’importation et dans la balance commerciale. Le royaume a donc un intérêt évident à sécuriser ses approvisionnements au meilleur coût.

C’est là que le dossier devient sensible. Les données de marché citées par la presse montrent que le Maroc a importé 645 000 tonnes de diesel russe en 2025, puis 489 000 tonnes sur les premiers mois de 2026, soit près de 45% de ses achats de diesel sur cette période. D’autres chiffres rapportés montrent aussi une reprise des sorties de gazole du Maroc vers l’Espagne, avec environ 76 000 tonnes livrées en mars et avril 2026. Ces volumes n’établissent pas, à eux seuls, une fraude, mais ils nourrissent une interrogation sur la destination finale d’une partie du carburant.

Ce que cela change pour Rabat, les opérateurs et l’Europe

Pour les autorités marocaines, le risque est d’abord réputationnel. Le pays a bâti une partie de sa stratégie sur la montée en gamme logistique, l’amélioration des ports et la fluidité des échanges. Le système douanier repose sur des procédures numérisées et sur des chaînes d’identification censées sécuriser les flux. Si des carburants sous sanction ou à l’origine contestée circulent via le royaume, la confiance peut être fragilisée chez les partenaires européens comme chez les opérateurs locaux.

Pour les distributeurs marocains, l’argument du prix reste central. Un diesel acheté moins cher peut améliorer les marges, surtout dans un contexte de forte volatilité énergétique. Mais cette logique commerciale se heurte à un autre impératif : la conformité. Plus une cargaison a été mélangée, stockée ou transbordée, plus l’identification de son origine devient complexe. C’est une zone de risque pour les banques, les courtiers, les assureurs et les ports.

Côté européen, le débat dépasse le seul cas marocain. L’Espagne, en particulier, s’inquiète d’un possible contournement indirect des sanctions russes via des pays tiers. Les données douanières et les opérateurs énergétiques espagnols ont déjà alerté sur des hausses inhabituelles d’importations en provenance du Maroc, de la Turquie et de Singapour. Cela nourrit une question plus large : comment contrôler un marché pétrolier mondialisé quand les carburants se mélangent, changent de pavillon ou de papier en cours de route ?

Une affaire marocaine, mais un signal régional

Le cas marocain s’inscrit dans une tendance plus large qui concerne toute l’Afrique du Nord et, au-delà, les économies connectées au bassin méditerranéen. Les sanctions occidentales ont provoqué une recomposition des flux pétroliers. La Russie vend davantage vers l’Asie, le Moyen-Orient et des pays tiers. En face, les marchés européens cherchent des fournisseurs de substitution. Entre les deux, des plateformes de transit gagnent en importance. Le Maroc, grâce à sa position géographique et à ses infrastructures, se retrouve exposé à cette reconfiguration.

La suite dépendra moins des déclarations que des vérifications techniques : traçabilité des cargaisons, origine des mélanges, rôle des transitaires, contrôle des certificats et cohérence des flux portuaires. Sur ce terrain, les prochains mois seront décisifs, car les sanctions européennes restent actives et les marchés énergétiques demeurent sous tension. Pour Rabat comme pour les capitales européennes, la vraie question n’est pas seulement de savoir d’où vient le diesel. Elle est de savoir qui peut encore le prouver.